Nouvelles et anciennes

Des nouvelles imaginaires à faire peur,
écrites par votre serviteur,
qui n'est qu'un piètre amateur,
mais qui attend avec candeur
vos commentaires rageurs
afin qu'il se remette au labeur.

Pour laisser vos commentaires, c'est ici



Sur ma planète…

 Sur ma planète, trois fois par jour, je regarde le soleil se coucher.
Il y a d'abord Eloë , que l'on appelle aussi le Magnifique, un astre
chauffé à blanc qui vous brûle tout vivant si vous ne vous protégez
pas avec une feuille de Outang. Quelquefois je le suis des yeux pendant
tout son voyage dans le ciel. J'aime le regarder bien en face.
Au bout d'un moment j'ai l'impression qu'il me parle et qu'il me cède
avec bienveillance des morceaux de son énergie. Les animaux que je
connais ne peuvent pas le regarder car il n'ont pas les yeux opacifiants
comme moi. D'ailleurs mon ami Emuleng non plus, mais lui il a toujours
été un peu bizarre. Je ne suis même pas sûr qu'il soit mon ami, car
aussi loin que je me souvienne, je ne l'ai jamais entendu parler.
Peut-être qu'il est muet ? En tout cas il est debout là-bas, pas très
loin, appuyé contre le tronc d'un Outang. Il est debout et il me regarde,
alors que moi je suis assis sur mon tapis de repos et je regarde Eloë.

Il y a aussi Minaya avec sa lumière rouge. Elle se lève presque aussitôt
après que Eloë se soit couché. Si on ne fait pas attention, on n'a même
pas le temps de voir la nuit entre les deux. Je n'aime pas Minaya,
elle a le regard mauvais. J'ai l'impression qu'elle lit dans mes pensées
et qu'elle va directement fouiller dans ma tête pour trouver tout ce que
je voudrais lui cacher. Sa lumière n'est pas très forte, mais elle
s'insinue partout. Quelquefois elle semble coller sur les objets, et
j'essaie de l'effacer avec mes mains, mais je n'y arrive pas. Tout ce
qui m'est arrivé de mal dans ma vie, c'était pendant le passage de Minaya.
Oh, comme je voudrais qu'elle disparaisse ! La nuit qui suit Minaya
semble très longue, comme si elle voulait étendre son influence le plus
longtemps possible. J'ai toujours hâte que cette nuit finisse.

Puis vient le Miteux. Enfin, le Miteux ce n'est pas son vrai nom, mais
les gens d'ici l'ont appelé ainsi, et ils disent qu'il éclaire tellement
peu qu'il pourrait tout aussi bien aller directement se coucher.
C'est vrai que sa lumière est grise et sombre. On dirait qu'il envoie
plutôt des rayons de poussière que des rayons de lumière. Et bien
tant pis, je l'aime bien moi, le Miteux. Il m'apporte la paix après
le passage de Minaya, et même s'il n'est pas très lumineux, il éclaire
encore assez pour que je voie jusqu'au sommet de la falaise au fond
de la vallée.

J'ai compté hier : cela fait 721 427 fois que je vois Eloë se coucher.
Je pensais que cela voulait dire que je suis âgé de 721 427 jours,
mais le Vieux de la Montagne m'a dit que je ne pouvais pas compter ainsi.
Que le système solaire triple de notre planète est très instable,
et que l'orbite de la planète en est rendue incertaine, et que certaines
années sont plus longues ou plus courtes que d'autres, et que c'est pour
cela que notre peuple vit selon les époques à diverses altitudes du
flanc de la vallée, et que…. On dit que le Vieux est plus intelligent
et connaît plus de choses que nous tous réunis. Moi je crois qu'il en
sait encore plus que cela. Quelquefois, quand il me parle, je ne
comprends rien du tout, mais j'acquiesce à tout ce qu'il dit, parce qu'il
est quand même le Vieux de la Montagne. On a tous oublié de quelle
montagne il s'agissait, moi je crois que c'est la falaise au fond de
la vallée. Il doit venir d'une caverne là-haut.

Sur ma planète je suis heureux car je ne dors jamais. Certains dorment,
mais pas moi, et ainsi je peux voir tous les jours le cycle des soleils
sans en rater un seul. Le Vieux a dit un jour devant tous les autres
que à force de les regarder j'étais celui qui connaissait le mieux
les astres, et ça m'a rendu très fier. Je pense qu'il exagérait,
et que lui les connaît beaucoup mieux que moi, mais ça m'a fait quand
même plaisir de l'entendre parler ainsi. En fait, je sais que si je
regarde si attentivement les soleils, ce n'est pas seulement parce que
je les aime (sauf Minaya), mais aussi parce que j'ai peur. Si le système
est instable, peut-être qu'un jour Eloë ne se lèvera plus, ou pire :
peut-être que Minaya prendra sa place. Le Miteux ne pourra pas lutter
contre Minaya, je le sais déjà. Si Eloë disparaît, ce sera la fin du monde,
ou même de l'Univers. Dans ce cas il faudra que je mette fin à ma vie.
Je ne sais pas comment on meurt, je n'ai jamais vu personne mourir.
Le Vieux m'a dit que la mort existait autrefois, mais que lui même ne
se souvenait pas de l'avoir jamais rencontrée. Ca ne fait rien, je
trouverai comment il faut faire pour mourir, et après je pourrai
m'occuper d'autre chose que des soleils. Je pourrai par exemple creuser
un grand trou vers le centre de ma planète. On dit qu'il y fait très chaud,
mais c'est un mensonge, la chaleur vient de Eloë, et un peu de Minaya et,
oui, même un tout petit peu du Miteux. Elle ne peut quand même pas
venir de sous nos pieds. Je ne suis pas très bon pour creuser, mais
je pourrai demander de l'aide à Woudaï. Celui-là, quand il se met à
tourner sur lui-même à toute vitesse, tout ce qu'il touche est projeté
au loin. Il vaut mieux ne pas s'approcher de lui quand il tourne !
Et puis il est bête Woudaï, il fait tout ce qu'on lui dit de faire.
Je n'aurai qu'à lui dire de se mettre à l'endroit où je veux faire
le trou, et à lui commander de tourner. Il s'enfoncera aussitôt dans
le sol en éjectant les déblais.

Mais ça n'arrivera pas, et je suis sûr que Eloë ne disparaîtra pas.
C'est lui qui finira par manger Minaya, et je serai enfin débarrassé d'elle.

Emuleng s'approche de moi, avec un petit récipient plein de terre-à-manger.
Il sait que je préfère rester à regarder les soleils plutôt que d'aller
chercher ma nourriture, alors c'est souvent lui qui me l'apporte. Lui,
il mange une autre variété de terre-à-manger, alors ça ne le prive pas
de me donner la mienne. Je le remercie d'un signe, et je commence à
broyer ma terre avec un petit pilon de pierre. C'est beaucoup plus
digeste ainsi. Lui il mange debout, comme il l'a toujours fait. Bien
qu'il soit debout et moi assis, nous sommes tous les deux à la même
hauteur. C'est peut-être parce qu'il est petit qu'il ne s'assoie jamais,
ou bien parce qu'il ne sait pas s'asseoir. Même si nous ne parlons pas,
j'aime bien l'avoir près de moi, et pas seulement parce qu'il m'apporte
à manger. J'ai l'impression qu'il me comprend quand je regarde les
soleils, qu'il comprend l'importance de ma quête et qu'il m'approuve.

Les autres sont plus loin. Ils viennent quelquefois me voir. Parfois
le Vieux vient avec eux pour discuter. Moi je ne me déplace pas souvent.
Je ne peux pas aller bien loin avec ces trois soleils à surveiller.
Une fois je suis monté jusqu'au sommet de la vallée, enfin presque.
La vue était inhabituelle. J'avais laissé mon tapis de repos à sa place
usuelle, et malgré sa couleur voyante je ne pouvais même plus le
distinguer tellement j'étais loin. Et puis Eloë a commencé à descendre,
et il a fallu que je rentre en courant pour ne pas rater son coucher.

Parmi les autres, il y en a un qui vient régulièrement me voir, mais
seulement quand Eloë est au zénith. Il arrive toujours à toute vitesse
dans un vrombissement assourdissant. Même quand il est arrêté il vibre
encore, et on a du mal à le comprendre quand il parle. Je crois que ce
sont les grandes élytres qu'il porte dressées dans son dos qui ne s'arrêtent
jamais de bruisser. Il s'appelle Wrzhwr et il aime Eloë comme moi,
mais il ne le regarde jamais se coucher parce qu'il tombe en léthargie avant.
Alors je ne peux pas vraiment avoir de conversations avec lui car
souvent il repart en trombe en plein milieu d'une phrase. Il y a aussi
Benilboulbli, qui fabrique à peu près tous les objets qui nous sont
utiles, qu'ils soient en métal, en pierre ou en tissu. C'est le seul
d'entre nous, à part peut-être le Vieux, qui soit si habile de ses mains
et qui sache transformer les matériaux. Il m'a dit une fois qu'il
dérivait une partie de l'énergie de Eloë pour effectuer son travail.
Il ne tardera pas à venir me voir car je lui ai commandé un nouveau
tapis de repos. Le mien est très usé. Il m'a aussi dit qu'il m'apporterait
un nouveau récipient pour terre-à-manger, mais ça c'est seulement par
amitié, car le mien pourrait encore servir longtemps.

Eloë est très haut maintenant. Emuleng est retourné s'abriter sous le
Outang, et moi je reste en pleine lumière. Je résiste beaucoup mieux
que les autres à la chaleur, je n'ai pas encore utilisé ma feuille
de Outang pour faire de l'ombre sur ma tête. Mes plaques radiatives
dorsales sont développées, et elles suffisent amplement à refroidir
mon corps. Tout en fixant l'étoile brillante, je pense à ma planète.
Je ne la connais pas en entier, car je ne suis jamais sorti de la vallée.
Je sais que d'autres groupes existent dans d'autres vallées, mais je
ne les ai jamais rencontrés. Il est même possible que nous soyons
extrêmement nombreux et qu'il ait beaucoup de vallées comme la notre,
mais personne ne sait au juste combien. Un jour, un des nôtres à voulu
rejoindre la vallée suivante en passant par la falaise et on ne l'a plus
jamais revu. C'était il y a longtemps, et pourtant son absence nous
semble encore étrange, c'est comme si elle avait introduit un déséquilibre
dans notre monde. Moi je me contente de rester dans ma vallée, et de
connaître tous ceux qui y habitent.

Je me demande si dans chaque vallée il y a quelqu'un comme moi qui se
soucie de nos trois soleils et qui les surveille tout le temps.
Ici je suis le seul, et même si chacun bien sûr a ses soucis, aucun
autre ne semble s'en préoccuper. C'est pourtant une occupation importante,
essentielle même. Tous ne se rendent pas compte que sans nos soleils
nous n'existerions pas. Je le leur dis chaque fois que j'ai l'occasion
d'en parler, mais souvent ils ne m'écoutent pas, ou ils ne me comprennent
pas. Pour eux la vie n'a pas de fin, et la vallée est éternelle.

Je fixe Eloë du regard. Il va bientôt passer en haut de sa courbe dans
le ciel, puis redescendre lentement. Il me communique son bonheur de
vivre. Il comprend mes inquiétudes et essaie de les soulager en me
parlant gentiment. Je lui suis reconnaissant de prendre sur son temps
pour penser à moi, alors qu'il a sans doute tant à faire pour éclairer
et chauffer notre planète. Avec lui le temps passe trop vite.
Quelquefois je souhaite qu'il cesse sa course quand il atteint le zénith,
et qu'il s'arrête ainsi pour toujours. Mais ce n'est pas possible,
et il continue imperturbablement sur son erre. Quand il redescend je
trouve qu'il va toujours trop vite, et plus il est près du coucher,
plus mon désarroi est grand, car je perds ainsi mon meilleur compagnon,
et je suis inquiet à la pensée qu'il va être remplacé par Minaya.

Je sais ce que je vais faire cette fois : dés que Eloë sera couché,
je vais faire grandir la fureur qui est en moi, et je vais la concentrer
sur Minaya qui ne tardera pas à se lever, toujours pressée qu'elle est
de remplacer Eloë. Je la fixerai avec un regard de haine durant toute
sa course, et elle comprendra qu'elle n'est pas la bienvenue ici. Je
ne regarderai rien d'autre pendant tout son passage, je ne cillerai
même pas des yeux et je l'empêcherai de lire dans mon esprit. Et je
réussirai à empêcher ses maudits rayons rouges de souiller notre monde.
Je le ferai, et je le referai chaque jour, jusqu'à ce qu'elle se lasse
de se lever sur notre planète et qu'elle la quitte pour toujours.
Alors la nuit sera longue et reposante en attendant le lever du Miteux,
qui sera le bienvenu avec sa lumière calme qui apaise les tempêtes
dans nos esprits.

Avec le Miteux je m'entends bien, on parle calmement de tout et de rien,
ou bien on ne dit rien et on se regarde. Je ne bouge pas de mon tapis
de repos, et pendant qu'il est dans le ciel personne ne vient me voir
car je pense que tous les autres dorment ou cessent toute activité.
Pourtant le Miteux fait tous ses efforts pour nous apporter une lumière
suffisante, et on y voit assez pour se déplacer dans la vallée.
Avec lui je ne me gène pas, et quelquefois je cesse de le regarder
pour me livrer à diverses occupations, comme finir de manger ce qui
reste au fond de mon récipient. Il ne m'en veut pas, il sait que nous
pouvons reprendre notre conversation dés que l'envie lui en prend.

Quand il va enfin se coucher c'est la nuit la plus profonde, et on ne
distingue absolument plus rien dans la vallée. C'est la fin du triple
jour sur ma planète. Je reste immobile dans le noir, toujours assis
sur mon tapis de repos. J'entends quelques bruits ténus, comme le pas
de Emuleng, qui ne cesse de marcher lentement toute la nuit dans les
parages, ou bien le frottement d'un arachno-lézard qui traîne son
ventre sur le sol. Je repense à tout ce que j'ai vu dans la journée,
à la richesse de mes conversations avec Eloë, et aux sinistres rayons
de la hideuse Minaya, et aussi aux plaisanteries échangées avec le Miteux.
Quand j'ai fini de revoir ma journée, j'essaie d'imaginer ce qui se
passera demain : comment je saluerai Eloë, et combien parmi les autres
viendront me rendre visite. Je ne compte pas Emuleng car lui il est
toujours là près de moi. Si j'ai de la chance le Vieux de la Montagne
pourra venir et il me reparlera de l'instabilité de la planète et de
son parcours difficile entre ses trois soleils. Et moi je me remettrai
à penser aux dangers qui nous guettent, et à l'indifférence des autres
qui ne voient guère plus que des aveugles quand il s'agit de veiller
sur leur propre monde.

Sur ma planète je suis la sentinelle, et c'est à moi qu'incombe de
surveiller ce qui se passe dans le ciel. C'est une écrasante responsabilité,
mais c'est moi qui serai le premier à savoir quand les astres deviendront
fous et qu'ils nous mettront en danger. Quand cela arrivera, je devrai
prévenir tous les autres, les convaincre, trouver une solution pour
les sauver malgré eux. Je ne sais pas encore comment. Je ne sais pas
quand cela arrivera.

Alors, je pense comme chaque nuit, d'innombrables nuits, que peut-être
demain Eloë ne se lèvera pas, et j'ai peur.

Fergas

Cyclique

Spring se réveilla comme tous les jours à sept heures tapantes, juste
au début du Grand Fracas, et il ne tarda pas à recevoir une bonne
claque dans le dos de la part de Hammer.

-Hammer, merde ! Pour la millième fois, arrête de me taper dans le
dos comme ça. Tu finiras par me casser quelque chose !

-T'inquiètes, Spring, moi y'a bien un imbécile qui me tape sur la
tête tous les matins, et je n'en fais pas tout un plat.

-Ca va, ça va ! bougonna Spring en faisant rouler ses épaules pour
dissiper la douleur diffuse qu'il ressentait entre les omoplates.
Puis il se dirigea vers la fenêtre comme à son habitude.

- Bon, les frères Needles ne vont pas tarder à se pointer.
Ca, c'est réglé comme du papier à musique.

Effectivement, Bart Needles était en train de passer devant leur
fenêtre et, les voyant à travers l'unique carreau, il leur adressa
un salut en clignant de l'œil. Bart, le plus grand des Needles,
s'agitait toute la journée sur la place. Il en faisait constamment
le tour, de son grand pas régulier, suivi de son petit frère Lucien,
qui lui se traînait lamentablement. Avec l'habitude, Spring avait
fini par déterminer que Bart l'excité faisait plus de dix fois le
tour de la place quand Lucien le lymphatique n'en faisait qu'un.
Spring avait tout son temps pour les observer, coincé qu'il était
derrière sa petite fenêtre donnant sur la place. Il bossait toute
la journée, et même une partie de la nuit, veillant sur le Grand
Mécanisme, pendant que Hammer montait et descendait, le plus souvent
dans l'arrière salle, occupé à des tâches de maintenance et de
réglage répétitives.

Spring avait toujours vécu en cet endroit, et n'avait d'autres
souvenirs que ceux de son travail, et celui de la vue de la petite place
blanche et nue qui s'étendait au delà de sa minuscule fenêtre.
A part Hammer et les frères Needles, Spring ne connaissait personne.
Ah si ! Il y avait le sportif là ! Galop, il s'appelait. Celui qui
était toujours à courir comme un dératé sur la petite piste
d'exercice située au bas de la place. Hammer l'appelait aussi
Marathon Man, en hommage à son endurance. Il faut dire que si Bart
Needles était un marcheur énergique, Galop était lui un champion
olympique de course à pied. Spring avait renoncé à compter les tours
de piste qu'il effectuait chaque jour.

Spring examinait soigneusement la place tous les jours. Son travail
n'était pas si prenant que cela et lui en laissait le loisir. A part
les Needles et Galop, il n'y avait jamais âme qui vive. Curieusement
Spring n'en ressentait aucun ennui, la régularité du mouvement lui
plaisait, et aucun événement imprévu ne venait briser la monotonie
des journées, à part le Grand Fracas du matin, juste à son réveil,
et qui cessait dès que Hammer, après un juron bien prononcé, venait
se plaindre à Spring qu'on lui avait encore une fois tapé sur la tête.
Bien sûr, Hammer ne pouvait pas se retenir de donner un claque dans
le dos de Spring à cette occasion, juste pour appuyer sa phrase.

Spring regardait et regardait encore la petite place brillamment
éclairée à cette heure sous le dôme de cristal qui les surplombait
tous. Quand il regardait vers le haut, au delà du dôme, Spring
trouvait que la vue était floue. Il distinguait juste quelques
grandes zones colorées, et quelquefois un mouvement. Peut-être des
nuages, se disait-il. Quand son regard retournait vers la place, il
était immanquablement attiré par quelque chose qui l'intriguait.
C'était un motif de pavés noirs situé à l'autre bout de la place,
derrière la petite piste de course de Galop. Spring ne pouvait
distinguer ce que ce motif représentait, il était trop loin, et il
ne le voyait que sous un angle très aigu qui ne lui révélait aucun
détail. Sans doute une inscription, le nom de la place ou quelque
chose comme cela. A chaque fois que son regard s'attardait sur cet
endroit, il se promettait de demander au grand Bart de regarder au
moment où il passerait dessus, ce qui lui arrivait quantité de fois
par jour dans sa ronde immuable autour de la place. Puis tout aussi
immanquablement Spring oubliait de le lui demander. Cette fois-ci,
peut-être, il y penserait. Sûr, il allait le lui demander dès que
Bart pointerait son nez.

Innombrables et immuables, les jours filaient ainsi pour Spring et
Hammer, rythmés par les nombreux passages des frères Needles, seules
occasions de bavarder de tout et de rien, surtout de rien d'ailleurs.
A part les sempiternels sujets de la température et des bruits
ambiants sur la place, ou bien les vacances toujours prises sur place,
les vraies nouveautés étaient rares et appréciées quand on pouvait
en discuter.

En particulier, Hammer avait son idée sur l'origine du mystérieux
Grand Fracas, et il ne se privait pas pour en parler. Sa tâche de
régleur des barres de transmission du Grand Mécanisme, lequel
occupait tout le pâté d'immeuble, lui avait à maintes reprises permis
de remarquer un remarquable synchronisme entre l'éveil de Spring, au
début du Grand Fracas, et le coup sur la tête qu'il recevait alors
qu'il surveillait une longue came traversant toute la pièce. Quand
cette came se mettait à coulisser, elle l'entraînait par la même
occasion en lui occasionnant cette douleur au crâne. Il ne pouvait
alors que se raccrocher à Spring au passage, le bousculant dans le
dos, ce qui entraînait immédiatement l'arrêt du boucan. Selon Hammer,
le bruit provenait du Grand Mécanisme lui-même, dans les profondeurs
des sous-sols de leur propre immeuble. Ceci expliquait la violence
du niveau sonore, et des trépidations qui secouaient l'immeuble entier,
et même bien au-delà. Y avait-il donc quelqu'un au sous-sol, assez
fou pour les réveiller tous en sursaut chaque jour de cette manière
cataclysmique ? Et pourquoi Spring et Hammer semblaient-ils impliqués
dans l'affaire, alors qu'ils ignoraient tous deux de quoi il
s'agissait ?

Les conversations allaient bon train chaque fois que le sujet était
ramené sur le tapis. Bart et Lucien avaient apporté leur pierre à
l'échafaudage des hypothèses, car ils avaient remarqué qu'eux-mêmes
se trouvaient toujours au même emplacement lors du déclanchement du
Grand Fracas. Bart était tout en haut de la place, alors que Lucien
se trouvait exactement à l'opposé, tout en bas, dans l'alignement de
Galop, qui lui-même était alors toujours synchrone avec eux, en haut
de sa petite piste d'exercice. Lucien et Galop, qui étaient
réellement aussi dissemblables que possible, étaient quand même
copains comme cochons, et ils avaient déjà discuté plusieurs fois
au sujet de cette coïncidence sans parvenir à en tirer aucune
conclusion. Spring essayait souvent de rassembler les observations
et les bouts d'hypothèses, sans succès. Le mystère demeurait entier
et même prenait de l'ampleur, et il n'en alimentait que plus fort
toutes les conversations.

Une heure était passée depuis le réveil. Hammer appela Spring depuis
l'arrière salle.

- Eh ! Spring ! Demande à Bart pour ce que tu sais, OK?

Comme par un fait exprès, Bart s'approchait à nouveau de leur fenêtre,
que Spring ouvrit pour mettre son nez dehors. Le voyant, Bart l'interpella.

- Salut Spring, bien tôt pour causer ce matin, non ?

- Ouais Bart, ça fait un moment que je voulais te demander quelque
chose. Tu me rendrais un petit service?

- Si ça n'est pas de me faire entrer dans ta cabane, je n'aime que
le grand air, tu sais bien!

- Non vieux, je ne veux surtout pas t'empêcher de bronzer. C'est juste
un truc qui m'intrigue : tu vois, quand tu passes de l'autre côté de
la place, tu dois souvent remarquer l'inscription noire sur le sol.
D'ici je suis trop loin et je ne vois rien. Tu pourrais me dire ce que
c'est ?

- Ben, je ne fais pas très attention à ce qui se passe sous mes pieds,
mais je crois que je vois ce que tu veux dire. Je ne me rappelle pas
ce qui est écrit, mais il faudra que je me retourne en passant dessus
la prochaine fois, je pense que l'inscription est à l'envers par rapport
à ma direction. OK Spring, je tâcherai de te dire ça à mon prochain retour.

- Merci Bart. Sans blaguer, je suis vraiment curieux de savoir ce que
c'est.

Ainsi fut scellé l'accord, puis chacun poursuivit ses occupations.
Spring ferma le fenestron et Bart s'éloigna.

Spring retourna à son travail, excité à l'idée que sa curiosité serait
satisfaite sous peu. Il en rata trois fois de suite l'opération de
rattrapage de jeu qu'il devait pratiquer, comme chaque jour, sur un
grand axe traversant la pièce. Se calmant, il y parvint enfin à la
quatrième tentative puis entama une autre tâche en duo avec Hammer,
lequel revenait du fond. Après une bonne suée en commun à pousser
des barres, à faire tourner des roues crantées dent par dent, à
relever des contrepoids agissant sur des ressorts spiraux servant
de réserve d'énergie, Spring laissa Hammer et revint vers la fenêtre
pour sa sempiternelle tâche de surveillance. Il finit par somnoler
un peu et resta dans un état second pendant une bonne partie de la
journée, oubliant Bart, oubliant tout ! Il faut dire que son travail
principal, à part le réglage du jeu de l'axe principal, consistait
surtout à intervenir quand une panne se présentait. Ce qui, il fallait
le reconnaître, était plutôt rare. De plus, l'oreille entraînée de
Spring lui faisait détecter les malfonctions bien avant qu'elles soient
même visibles. Hammer prétendait d'ailleurs que Spring était capable
de sentir les problèmes pendant sa sieste, en laissant seulement ses
oreilles éveillées.

Ce n'est qu'en fin de journée que Spring récupéra suffisamment
d'énergie, et qu'il songea à la demande qu'il avait faite à Bart.
Il se posta au fenestron, qu'il ouvrit en grand pour passer sa tête.
Bart approchait. Quand il fut à portée, Spring le héla.

- He Bart ! Alors, qu'est-ce que tu as vu ?

- Dis donc, je suis bien passé dix fois devant chez toi depuis ce
matin, je croyais que tu étais pressé de savoir ton truc ?

- Désolé, le boulot… Alors ?

- Ben c'est bizarre, je n'avais jamais fait attention jusqu'à
maintenant, mais ce n'est pas très compréhensible. Finalement
je t'ai fait un dessin pour que tu voies mieux, tiens ! dit-il en
lui passant un papier plié.

Spring s'en saisit, le déplia, le consulta longuement sans mot dire,
avec une perplexité croissante. Sur le papier il y avait, dessiné au
crayon de bois assez finement par Bart :



______ o ______

Jérôme Lescoubille sursauta dans son lit quand son antique réveil
se mit à tressauter frénétiquement sur la table de nuit en émettant
un raffut dantesque. La main de Jérôme s'abattit lourdement sur le
bouton d'arrêt de la sonnerie, situé comme de juste au sommet dudit
réveil.

Se disant que finalement il pouvait bien s'octroyer une minute de
sommeil en plus, au diable le boulot, Jérôme mit aussitôt son héroïque
décision en pratique en éructant un souffle imitant à s'y méprendre
le flapissement d'un ballon aux trois quarts dégonflé perdant son air.
Puis lui succéda un puissant ronflement à rendre jaloux le moteur
d'un trente-huit tonnes gravissant le Col du Lautaret.

______ o ______

- Ouch ! gémit Hammer, la tête carrément enfoncée dans les épaules
par la violence du coup qu'il venait de recevoir.

Il fut propulsé directement vers Spring, lequel encaissa une de ces
claques dans le dos qui comptent dans la vie d'un rouage. Sous cette
impulsion, Spring dégagea automatiquement la clenche de sécurité qui
laissa une barre de commande descendre dans les tréfonds de la
machinerie, stoppant net le grand fracas.

Ils se massaient tous les deux, qui la tête qui le dos, pour effacer
leurs douleurs, quand ils réalisèrent au même moment qu'au fracas
avait succédé un vrombissement puissant qui traversait les murs
comme s'ils avaient été en papier.

Ils se regardèrent tous les deux, de la terreur dans les yeux.


Fergas

Vite

Carson fut réveillé sans ménagement par son chronobuzzard réglé au niveau maximum, et qui 
produisait un boucan insupportable. Il avait dormi exactement quarante sept minutes. Une heure 
auparavant il n’était plus qu’une épave incapable de se tenir debout et maintenant, une seconde 
après son réveil, il était à nouveau en pleine forme, parfaitement conscient de ce qui l’attendait dans 
les heures à venir. Aussitôt il commanda vocalement à son hypnocouche de le redresser. 
Elle le propulsa dans la cabine de douche à haute pression qui acheva de dissiper les effets du cocktail 
revitalisant que lui avait injecté l’autodoc avant qu’il ne s’effondre pour ce court sommeil réparateur. 
Puis l’hypnocouche le relâcha pour rejoindre rapidement sa position de rangement.Sans la moindre 
discontinuité dans son mouvement, Carson fit un pas en avant et sortit de la cabine en traversant le flux 
de séchage, qui élimina toute trace d’humidité sur sa peau en un peu plus d’une seconde. Un pas de plus 
et il entra dans sa combinaison de jour, qui était tendue ouverte face à lui et qui se referma automatiquement 
dans son dos. Il était prêt ! Dans le même élan, le pas suivant le mena vers le sas de son unité d’habitation 
qui s’ouvrit prestement pour le laisser passer

Dehors, il négligea le tube ascenseur pour se lancer  vers le plan incliné qui menait directement à son
pulsocar. Il avait tellement l’habitude de glisser sur ce plan  qu’il gagnait au moins la moitié du temps
par rapport à l’ascenseur. Cette fois-ci il dût même battre son record, puisque la porte du pulso s’ouvrit
tout juste assez vite pour qu’il ne se fracasse pas la tête sur le panneau. Il n’était pas encore assis sur
son siège qu’il criait la commande de départ d’urgence. Le petit véhicule n’attendit même pas que la porte
soit entièrement fermée pour bondir en avant avec l’accélération maximale. Carson se retrouva aussitôt
collé au siège dans une position inconfortable et tenta de se repositionner tout en sélectionnant sa destination.
Le pulso allait déjà très vite et il prit un large virage tout en s’élevant résolument dans les airs. Quelqu’un
au sol aurait pu entendre le couinement suraigu caractéristique de la surcharge
de puissance demandée au moteur pulsoréactif.


Carson avait conscience d’avoir couru un risque insensé en revenant se faire remettre en état dans
son propre logement. Mais il avait tablé sur le fait que la milice urbaine qui le poursuivait avec acharnement 
depuis vingt heures perdrait du temps sur la zone du crash où il était censé avoir perdu la vie, à quelques
trois cents kilomètres de Nyork. En fait il avait été à un poil d’y rester. Son pulso personnel était réduit
à l’état de brindilles métalliques. Il était lui même en piteux état, mais il avait tout de même réussi à voler
un autre pulso pour s’échapper et revenir chez lui. Cette péripétie lui avait fait perdre trois heures, y compris
son temps de remise en état.

Deux heures ! Il lui restait deux heures avant que la ville de Nyork ne vole en éclats, avec ses dix sept
millions d’âmes. Il était le seul à pouvoir empêcher ce désastre, et tout se liguait contre lui. La ville rivale
de Washton avait bien mené son projet démentiel. Patiemment  elle avait noyauté l’administration de Nyork
avec des hommes à elle. Des hommes qui avaient pris le temps de construire  en grand secret une machine
infernale chargée de pulvériser la ville. Ces hommes étaient psychoguidés et ne se souciaient pas de mourir
dans l’explosion. Une fois Nyork éliminée, Washton serait la ville la plus puissante de la Terre.
 
Carson était l’ingénieur en chef, avec le grade hors classe, responsable des services généraux de Nyork.
Il  connaissait tous les systèmes techniques de la ville, tous les réseaux de fluides, toutes les installations
souterraines, et il était tombé fortuitement au cours d’une de ses inspections sur cette machine de destruction.
Au moment où il commençait à en comprendre le rôle, il avait été surpris par un des conjurés, qu’il avait pu
maîtriser et faire parler sous la torture, ou presque. Puis des gardes armés avaient rappliqué et son prisonnier
s’était mis à s’égosiller de façon hystérique pour les appeler au secours. Carson avait dû détaler, non sans
essuyer quelques coups de feu. Depuis cet instant précis il était devenu l’homme à abattre.  Il avait
maintenant à ses trousses la police, l’armée, et cette infâme milice aux ordres des partisans de Washton.
On lui avait collé sur le dos à peu prés tout ce que contenait le code pénal : il était voleur, violeur, assassin,
terroriste, pourvoyeur de drogue. Ah, ils n’avaient pas fait dans la dentelle ! Tout représentant de l’autorité
n’hésiterait pas une seconde à lui tirer dessus s’il en avait l’occasion.

Carson poussa la vitesse du pulsocar au maximum, en désactivant les sécurités. Il n’était pas ingénieur
hors classe pour rien : aucun dispositif ne lui résistait longtemps, à fortiori un simple pulso. Sa tactique
était simple : foncer vers un atelier pour récupérer une découpeuse laser, puis aller mettre en pièces
cette machine de mort. Il n’avait pas eu l’occasion de l’étudier longtemps, mais il avait une bonne idée
de sa structure, basée sur une architecture de bombe thermonucléaire. En s’y prenant adroitement il
pourrait en séparer les éléments et la rendre inerte. Ensuite seulement il faudrait qu’il fasse connaître le
complot à la plus large fraction possible de la population, pour neutraliser les conjurés. Inutile de
s’adresser à un édile quelconque, fut-ce le maire de Nyork, Carson n’aurait aucun moyen de savoir
s’il s’agissait ou non d’un partisan de Washton.

Il volait à plus de quatre cent kilomètres à l’heure au dessus des faubourgs de Nyork, en droite ligne vers
le centre technique le plus proche, quand son véhicule deccéléra brutalement, le projetant vers l’avant en
lui coupant le souffle . Un coup d’oeil vers l’arrière lui révéla la présence d’un tripulso de la police, qui l’avait
repéré, et qui avait naturellement pris le contrôle de son véhicule à distance. Carson pensa que soit ils
l’avaient identifié, soit ils l’avaient simplement pris en excès de vitesse, à deux fois la limite autorisée tout de même.
 
Dans les deux cas c’était mauvais pour lui, et il préférait ne pas savoir la raison. D’un mouvement brusque
et violent il arracha le module de communication du pulso pour faire cesser le contrôle à distance, puis
il enclencha le mode de secours avec commandes manuelles. Passer en mode manuel, sécurités désactivées,
à cette vitesse et à cette hauteur était normalement considéré comme une forme de suicide. Carson ne
s’en soucia pas et entama une manœuvre d’évasion en plongeant au milieu des immeubles qui prit le
pilote du tripulso de la police au dépourvu. Le pulso de Carson volait maintenant à grande vitesse au niveau
du dixième étage des gratte-ciels en plein centre ville. Le véhicule de la police devait déjà avoir informé
tous ses collègues, et dans quelques secondes Carson allait devoir faire face à des dizaines de pulsos, qui
n’hésiteraient peut-être pas à tirer, malgré la proximité des bâtiments.

Il était temps de changer de tactique. Carson réduisit fortement sa vitesse et se dirigea vers un immeuble
de verre proche qu’il connaissait particulièrement bien, puisqu’il y avait son bureau. Pas le temps d’atterrir
et de prendre l’ascenseur comme tout le monde, il perdit rapidement  de l’altitude pour se porter à hauteur
du quatrième étage et s’immobiliser à une trentaine de mètres de la façade miroitante. Il y avait là une grande
salle servant ordinairement de réfectoire aux employés de son service, elle devait être vide de personnel
ou presque à cette heure de la journée.  Carson pointa le nez de son pulso vers le milieu des baies vitrées,
aligna soigneusement sa trajectoire sur l’axe de la pièce puis, après un bref juron destiné a se donner du courage,
il s’élança résolument en marche avant en tenant fermement les commandes de son pulso, et en espérant
que l’avant de son appareil serait plus solide que le parement vitré de l’immeuble.

Il pulvérisa la baie sur une grande largeur, et entra en pulso dans la pièce à la vitesse d’un cheval au galop.
Sa machine glissa sur toute la longueur du plancher dans un bruit d’enfer, repoussant devant elle un
amoncellement de tables et de chaises. Il nota du coin de l’œil la présence de deux personnes qui firent
un saut de carpe sous l’effet de la surprise, mais ne furent heureusement pas touchées par les débris.
Il vit le mur en face se rapprocher beaucoup trop vite à son goût et se recroquevilla instantanément en se
protégeant le visage de ses deux bras.  Le pulso défonça le mur, qui n’était en fait qu’une mince cloison,
traversa le large couloir principal qui jouxtait le réfectoire, puis termina sa course en passant à travers une
autre cloison pour finir dans un bureau vide de l’autre côté du couloir. En une seconde le silence revint,
et Carson, hébété mais entier, songea que deux crashs en quelques heures, c’était vraiment trop pour
un seul homme.

Il ne pouvait pas rester là : avec de tels dégâts la  police serait sur place en deux minutes. Il ouvrit
d’un coup d’épaule la porte du pulso et s’élança vers le couloir en passant par la cloison éventrée.
Il prit un brutal virage à gauche en manquant de s’étaler sur les gravats causés par son intrusion motorisée.
Il devait descendre à l’étage juste en dessous, où se trouvait le magasin principal de matériel des services
techniques. La voie la plus rapide était encore l’escalier principal, qu’il dévala au sprint pour se retrouver
face à la porte blindée du magasin. Celle-ci était ouverte car un de ses collègues était en train d’en sortir.
Carson passa devant lui en courant pour se diriger vers le rangement des découpeuses laser. Il se saisit
de l’une d’elles avec son harnais de transport, qu’il enfila à la va-vite sur son épaule gauche. Il repartit
aussitôt vers la sortie, moins vite cette fois-ci, à cause de son chargement, et retrouva à la porte son collègue,
qui était encore ébahi de l’avoir vu passer ainsi.

-         Jason, j’ai besoin de toi, c’est plus qu’urgent. Rejoins-moi à toute vitesse au puits de pompage
du centre administratif, poste 4. Emporte avec toi tous les plots de soudure thermique que tu pourras porter.
Reste en liaison minicom avec moi.
 
-         Hein ? Carson, oui, mais que… tenta de répondre Jason Mc Clure, qui connaissait Carson de longue
date mais ne l’avait jamais vu dans cet état.

-         Pas le temps de t’expliquer, fais ce que je te dis où nous sommes tous morts! répondit Carson.

Et il repartit aussi vite qu’il le pouvait, malgré sa charge sur l’épaule, en direction des ascenseurs. Il prit
un direct vers les garages du troisième sous-sol de l’immeuble. Pendant la descente, il souffla un peu et
consulta l’horloge de son minicom : plus qu’ une heure et vingt minutes avant l’explosion, selon ce qu’il
avait eu le temps de voir sur le dispositif de mise à feu de l’engin avant d’être repéré. Il vérifia aussi que
la connexion au minicom de Jason était active, et qu’il pouvait lui parler et le voir à tout instant. A l’arrivée
au troisième sous-sol, il était à nouveau gonflé à bloc et chargé d’adrénaline. Dans l’étroite cabine de
l’ascenseur, il se mit dans la position du coureur de demi-fond prêt au départ. Il n’attendit pas l’ouverture
complète de la porte de l’ascenseur pour foncer, et il heurta l’encadrement avec son équipement en sortant,
mais récupéra son équilibre aussitôt tout en  galopant vers le tunnel qui menait au quartier administratif.
Depuis longtemps des tunnels avaient été creusés pour relier directement chaque quartier de Nyork à
l’immeuble des services généraux. De cette façon, les équipes pouvaient intervenir en un temps record
en cas d’incident, et ce quel que soit la densité du trafic de surface.

Un mini-véhicule sur rail était disponible. Il y déposa son chargement, monta sur la plateforme, et fit
démarrer l’engin en poussant le curseur de vitesse au maximum, ce qui lui permettrait d’atteindre le
centre administratif en cinq minutes environ. Il profita de ce répit pour contacter Jason, dont le visage
apparût sur son écran de poignet. Jason fut le premier à parler.

-         Je ne sais pas ce que tu trames, mais j’ai rassemblé douze charges de soudure thermique et un
applicateur, maintenant dis-moi ce qui se passe !

-         Bon, écoute et tâche de ne pas t’évanouir : nous avons sous le bâtiment administratif un engin de
type thermonucléaire qui doit exposer dans une heure. Ce serait trop long de t’expliquer comment j’ai
découvert ça. Sache seulement que les autorités sont à ma recherche pour de fausses raisons, afin de
m’empêcher de le mettre hors d’usage. Je suis en route pour le puits de pompage du poste 4.
Tu me suis et tu soudes derrière moi la porte d’accès blindée de manière à ce que personne ne puisse
me tomber dessus pendant que je démantèlerai cette horreur. Ne t’inquiète pas pour moi, je pourrai
toujours utiliser la découpeuse laser pour sortir.
 
Carson coupa  la communication avant la réponse de Jason pour pouvoir se concentrer sur ce qu’il
avait à faire. Il connaissait Jason depuis longtemps, et il savait pouvoir lui faire confiance : celui-ci le
suivrait et exécuterait ses instructions.

Il arriva à destination, remit la découpeuse laser sur  son épaule, et se dirigea vers la porte du puits de
pompage numéro 4. Il trouva la porte blindée fermée, alors qu’il l’avait laissée grand ouverte quand il
s’était enfui à toutes jambes après avoir été surpris par ces enfoirés de conjurés. Il essaya son code d’accès
sans succès, la grosse porte blindée demeura fermée. Bien sûr ils avaient condamné l’accès ! Mais il avait
mieux qu’une clé pour passer, il mit en marche la découpeuse laser et en quelques secondes il pratiqua des
trous bien nets autour des pennes de fermeture, puis il poussa simplement le vantail et  entra pour se précipiter
vers la bombe. Les lieux étaient heureusement déserts, tous ses poursuivants devaient encore rechercher
son cadavre sur les lieux du crash, mais ça ne durerait pas. Ils allaient faire immédiatement le rapprochement
avec son entrée remarquée dans l’immeuble des services généraux.

Pendant qu’ils commençait à examiner en détail les éléments de l’engin qu’il lui fallait mettre hors d’usage,
Jason Mc Clure arriva hors d’haleine avec un grand sac de matériel. Il se pencha sur l’engin et eut une
expression d’effroi
.

-         C’est une bombe hein, c’est ça ? bredouilla t-il.
 
-         Oui, et ça va péter bientôt si je ne fais pas ce qu’il faut, alors tu ne me déconcentres pas. Il faut que
je reste seul ici, toi tu sors, tu soudes entièrement la porte, puis tu fais venir auprès de toi le maximum de
personnel, des centaines de gens si possible, débrouille toi, invente ce que tu veux. Je pense qu’il va y avoir
beaucoup d’obstruction de la part des autorités, et il faut leur mettre des bâtons dans les roues.
 
Jason fila aussitôt faire le nécessaire, pendant que Carson focalisait toute son attention sur la manière de
désosser la machine qui lui faisait face. Il l’examina pendant plusieurs minutes avant de se résoudre à saisir
la découpeuse et à commencer à pratiquer des entailles précises en divers endroits. Tout en oeuvrant,
il se disait que la moindre erreur de sa part serait la dernière, pour lui et pour toute la ville de Nyork.
La chaleur du local, ajoutée à celle de l’outil laser et à sa concentration le faisait transpirer à flots.
Il dût à plusieurs reprises essuyer ses mains à sa combinaison pour éviter que l’outil ne lui échappe.

Il avait perdu la notion du temps et continuait à découper le plus précisément possible tous les éléments
qu’il pouvait reconnaître, et dont il alignait les morceaux au sol au fur et à mesure. Il avait quasiment
terminé d’isoler le dispositif de mise  à feu, avec ses multiples charges d’uranium, quand le sifflement
du programmateur suivi du claquement du relais de démarrage le firent violemment sursauter.

Il regarda tous les éléments étalés par terre, puis éclata de rire. Le détonateur n’avait  actionné que du vide,
la bombe avait fait long feu, et l’heure de l’explosion était passée. Il se laissa tomber sur les fesses
et regarda son travail. Il n’irait pas plus loin dans le découpage, car s’il n’y avait plus de danger d’explosion,
il risquait par contre de mourir de contamination en sectionnant un élément radioactif. Il laisserait aux
spécialistes le soin de terminer le travail.
 
Il écouta et se rendit compte enfin du brouhaha qui régnait de l’autre côté de la porte blindée du local.
Jason avait dû ameuter tout le quartier, et naturellement la police et les espions à la solde de Washton
devaient être là pour tenter d’évacuer tout le monde et de lui mettre la main dessus.

Carson se dit qu’après avoir sauvé dix sept millions de personnes il était temps qu’il se sauve lui-même.
C’était le moment de diffuser l’information en masse.

Il commença par la rédaction du Nyork Chronicle. Il eut rapidement en ligne sur son minicom un journaliste
de service et commença à lui expliquer en haletant ce qu’il venait de faire, tout en fixant du regard la porte
du poste. Celle ci tremblait sous les coups de poings des gens agglutinés derrière, tandis qu’il entendait
une voix puissante qui l’appelait :

- Carson, ouvrez ! Je suis Jonathan Phelps, je dois vous parler.
 
Jonathan Phelps, l’adjoint au maire de Nyork ! Carson ne s’était pas trompé, la conspiration allait vraiment
très haut dans la hiérarchie de la ville. Il continua à parler, de plus en plus vite, au journaliste du  Nyork Chronicle,
qui curieusement restait silencieux. Sa transpiration avait repris de plus belle à la pensée qu’il n’aurait pas le
temps de tout dire avant d’être pris par la bande de fous furieux qui semblaient s’accumuler derrière la porte.
 

Soudain un trait de feu jaillit de la porte avec une gerbe d’étincelles. Merde, ils avaient aussi apporté
une découpeuse laser ! Il ne lui restait plus que quelques secondes, et pas moyen de fuir  de cette
casemate qui ne comportait aucune autre ouverture. Finalement, toutes ses attaches cisaillées par le laser,
la porte blindée s’abattit lourdement à plat dans le local, à quelques mètres de Carson.
Il vit une rangée d’hommes sur le seuil, et plein de monde derrière eux.

Des hommes s’avancèrent vers lui, Jonathan Phelps en tête, impressionnant avec ses deux mètres et son
gabarit de bûcheron, suivi de gardes armés. Carson, toujours assis par terre, se raidit à leur approche,
sachant qu’il ne pouvait rien faire. Il fut étonné par le fait qu’ils ne se précipitaient pas vers lui pour le maîtriser.
Au contraire ils semblaient avancer avec une certaine bonhomie.

Phelps lui adressa la parole.

-         Vous pouvez cesser de stresser Carson, l’épreuve est finie !

-         L’épreuve, quelle épreuve ? fit un Carson complètement désorienté.

-         Relevez-vous mon vieux. J’ai l’honneur de vous annoncer que vous venez d’entrer dans le conseil
d’administration de la ville de Nyork grâce à vos capacités, et à la manière dont vous avez triomphé des
épreuves que l’on a concocté spécialement pour vous.
 
Tout en l’aidant à se relever, Phelps saisit le bras de Carson et le tourna légèrement vers lui pour regarder
le minicom à son poignet, sur lequel se trouvait toujours le visage silencieux du journaliste du Nyork Chronicle.
Phelps s’adressa à lui:
 

-         Hello Marvin, comment va ?

-         Ca va très bien Jonathan, j’espère que j’ai bien joué mon rôle ? répondit le visage dans le minicom.
 
Carson, encore persuadé d’être le jouet d’une conspiration, s’arracha à la prise de Phelps et le regarda
dans les yeux avec fureur.

-         C’est encore un de votre bande, j’imagine, vous m’avez encore possédé.
 

-         Il fait bien partie de notre bande, comme vous dites, mais pas dans le sens que vous croyez. Vous
pensiez parler à un journaliste pour vider votre sac ? Vous aviez en fait affaire à Marvin Leroy, un autre
administrateur de Nyork. Nous lui avons fait jouer ce rôle car il n’est pas connu du public, et ainsi vous
ne risquiez pas de le reconnaître. Vous auriez appelé n’importe quel journal, vous seriez quand même
tombé sur lui ! On a détourné tout le flux de communication de votre minicom vers un central spécial
pour pouvoir intercepter vos communications le cas échéant.
 
-         Alors je suis foutu, c’est ça ?

-         Vous n’êtes pas foutu. Vous avez encore du mal à le croire, mais vous êtes désormais un administrateur
de cette cité, et nous espérons tous que vous ferez un boulot du tonnerre ici. Ca fait un moment que nous
suivons votre carrière, Carson, et nous pensons sérieusement que vous êtes un très bon élément.

-         Et vous allez me dire que la conspiration de Washton, la bombe, les poursuites en pulso, ce n’est que
le jouet de mon imagination?

-         Nous avons en Washton un sérieux rival dans cette partie du monde, c’est vrai, mais nous entretenons
d’excellentes relations avec ses administrateurs, je puis vous l’assurer. Quand à la conspiration, c’est une
invention de Kingcannon, notre maire, qui est d’ailleurs en ce moment même en visite à Washton et qui doit
pisser de rire à la pensée des dégâts que vous avez provoqué à cause de lui. La « conversation » que vous
avez eu ici-même avec Jackson, un autre administrateur soit dit en passant, avait été montée de toutes pièces.
Pauvre Jackson, il est à l’hôpital, vous l’avez bien amoché. Enfin, il sera plus que bien rétribué pour sa
contribution. Vous savez, il vous aurait tout raconté même si vous l’aviez menacé d’une simple gifle.

-         Et la bombe ?
 
-         Absolument inoffensive, un tas de ferraille, tout ce que vous risquiez c’était de vous blesser en
en faisant tomber un morceau sur votre pied. Pour faire plus vrai, nous l’avons fait réaliser par un atelier
de mécanique de Washton, pour que ne puissiez pas reconnaître une fabrication typique de Nyork.
Effrayant non, quand on y pense, c’aurait pu être une vraie ? Non, je rigole !

Phelps donna une claque dans le dos de Carson. Les gardes s’étaient éloignés et tâchaient de disperser
la foule dehors.

-         Votre copain Mc Clure a fait un foin d’enfer pour nous empêcher de passer. C’est rudement bien
d’avoir un ami pareil.

Phelps entraîna un Carson abasourdi vers la porte en lui posant un bras amical sur l’épaule.
 

-         Vous ne le savez pas, mais tous les administrateurs des grandes villes passent ce genre d’épreuve
maintenant. J’ai été un des premiers à la  passer quand la mode a été instaurée. Moi on m’avait inventé
une épidémie bien sale et bien dangereuse, répandue par des terroristes terribles. J’ai bien cru ne pas
pouvoir m’en sortir
.
 
Carson reprenait lentement ses esprits et commençait à assimiler ce que lui disait Phelps.
 
-         Alors comme ça je suis administrateur ?

-         Oui, de classe A, avec tous les avantages liés à votre rang : super appartement de standing, 
Tripulso de luxe, chauffeur, salaire en conséquence, etc.

Carson se redressa, il commençait à y croire.

-         Et les dégâts que j’ai causé ?

-         A la charge de la municipalité, il faut admettre que vous n’y êtes pas allé de main-morte, mais vous
n’avez pas battu le  record, loin de là ! A titre de comparaison, le maire Kingcannon avait, lui, complètement
détruit un pont et un immeuble.

-         Bon sang, j’ai du mal à admettre tout ça

-        
Ca viendra, et pour vous remettre, je vous invite au meilleur bar de la ville avec budget boisson illimité!

-         Ne promettez pas trop vite, attendez de me voir accoudé au bar, et on verra si le budget de la ville
suffit à étancher ma soif.


Ils sortirent tous les deux dans le sinistre corridor du troisième sous-sol, bras dessus-bras dessous
comme deux vieux poivrots en bordée
.







 Fergas