Nouvelles
et anciennes
Des
nouvelles imaginaires à faire peur,
écrites
par votre serviteur,
qui
n'est qu'un piètre amateur,
mais
qui attend avec candeur
vos
commentaires rageurs
afin qu'il se remette au labeur.
Pour laisser vos
commentaires, c'est
ici
Sur
ma
planète…
Sur ma planète,
trois fois par jour, je regarde le soleil se coucher.
Il y a d'abord Eloë , que l'on appelle aussi le Magnifique, un
astre
chauffé à blanc qui vous brûle tout vivant si vous
ne vous protégez
pas avec une feuille de Outang. Quelquefois je le suis des yeux pendant
tout son voyage dans le ciel. J'aime le regarder bien en face.
Au bout d'un moment j'ai l'impression qu'il me parle et qu'il me
cède
avec bienveillance des morceaux de son énergie. Les animaux que
je
connais ne peuvent pas le regarder car il n'ont pas les yeux
opacifiants
comme moi. D'ailleurs mon ami Emuleng non plus, mais lui il a toujours
été un peu bizarre. Je ne suis même pas sûr
qu'il soit mon ami, car
aussi loin que je me souvienne, je ne l'ai jamais entendu parler.
Peut-être qu'il est muet ? En tout cas il est debout
là-bas, pas très
loin, appuyé contre le tronc d'un Outang. Il est debout et il me
regarde,
alors que moi je suis assis sur mon tapis de repos et je regarde
Eloë.
Il y a aussi Minaya avec sa lumière rouge. Elle se lève
presque aussitôt
après que Eloë se soit couché. Si on ne fait pas
attention, on n'a même
pas le temps de voir la nuit entre les deux. Je n'aime pas Minaya,
elle a le regard mauvais. J'ai l'impression qu'elle lit dans mes
pensées
et qu'elle va directement fouiller dans ma tête pour trouver tout
ce que
je voudrais lui cacher. Sa lumière n'est pas très forte,
mais elle
s'insinue partout. Quelquefois elle semble coller sur les objets, et
j'essaie de l'effacer avec mes mains, mais je n'y arrive pas. Tout ce
qui m'est arrivé de mal dans ma vie, c'était pendant le
passage de Minaya.
Oh, comme je voudrais qu'elle disparaisse ! La nuit qui suit Minaya
semble très longue, comme si elle voulait étendre son
influence le plus
longtemps possible. J'ai toujours hâte que cette nuit finisse.
Puis vient le Miteux. Enfin, le Miteux ce n'est pas son vrai nom, mais
les gens d'ici l'ont appelé ainsi, et ils disent qu'il
éclaire tellement
peu qu'il pourrait tout aussi bien aller directement se coucher.
C'est vrai que sa lumière est grise et sombre. On dirait qu'il
envoie
plutôt des rayons de poussière que des rayons de
lumière. Et bien
tant pis, je l'aime bien moi, le Miteux. Il m'apporte la paix
après
le passage de Minaya, et même s'il n'est pas très
lumineux, il éclaire
encore assez pour que je voie jusqu'au sommet de la falaise au fond
de la vallée.
J'ai compté hier : cela fait 721 427 fois que je vois Eloë
se coucher.
Je pensais que cela voulait dire que je suis âgé de 721
427 jours,
mais le Vieux de la Montagne m'a dit que je ne pouvais pas compter
ainsi.
Que le système solaire triple de notre planète est
très instable,
et que l'orbite de la planète en est rendue incertaine, et que
certaines
années sont plus longues ou plus courtes que d'autres, et que
c'est pour
cela que notre peuple vit selon les époques à diverses
altitudes du
flanc de la vallée, et que…. On dit que le Vieux est plus
intelligent
et connaît plus de choses que nous tous réunis. Moi je
crois qu'il en
sait encore plus que cela. Quelquefois, quand il me parle, je ne
comprends rien du tout, mais j'acquiesce à tout ce qu'il dit,
parce qu'il
est quand même le Vieux de la Montagne. On a tous oublié
de quelle
montagne il s'agissait, moi je crois que c'est la falaise au fond de
la vallée. Il doit venir d'une caverne là-haut.
Sur ma planète je suis heureux car je ne dors jamais. Certains
dorment,
mais pas moi, et ainsi je peux voir tous les jours le cycle des soleils
sans en rater un seul. Le Vieux a dit un jour devant tous les autres
que à force de les regarder j'étais celui qui connaissait
le mieux
les astres, et ça m'a rendu très fier. Je pense qu'il
exagérait,
et que lui les connaît beaucoup mieux que moi, mais ça m'a
fait quand
même plaisir de l'entendre parler ainsi. En fait, je sais que si
je
regarde si attentivement les soleils, ce n'est pas seulement parce que
je les aime (sauf Minaya), mais aussi parce que j'ai peur. Si le
système
est instable, peut-être qu'un jour Eloë ne se lèvera
plus, ou pire :
peut-être que Minaya prendra sa place. Le Miteux ne pourra pas
lutter
contre Minaya, je le sais déjà. Si Eloë
disparaît, ce sera la fin du monde,
ou même de l'Univers. Dans ce cas il faudra que je mette fin
à ma vie.
Je ne sais pas comment on meurt, je n'ai jamais vu personne mourir.
Le Vieux m'a dit que la mort existait autrefois, mais que lui
même ne
se souvenait pas de l'avoir jamais rencontrée. Ca ne fait rien,
je
trouverai comment il faut faire pour mourir, et après je pourrai
m'occuper d'autre chose que des soleils. Je pourrai par exemple creuser
un grand trou vers le centre de ma planète. On dit qu'il y fait
très chaud,
mais c'est un mensonge, la chaleur vient de Eloë, et un peu de
Minaya et,
oui, même un tout petit peu du Miteux. Elle ne peut quand
même pas
venir de sous nos pieds. Je ne suis pas très bon pour creuser,
mais
je pourrai demander de l'aide à Woudaï. Celui-là,
quand il se met à
tourner sur lui-même à toute vitesse, tout ce qu'il touche
est projeté
au loin. Il vaut mieux ne pas s'approcher de lui quand il tourne !
Et puis il est bête Woudaï, il fait tout ce qu'on lui dit de
faire.
Je n'aurai qu'à lui dire de se mettre à l'endroit
où je veux faire
le trou, et à lui commander de tourner. Il s'enfoncera
aussitôt dans
le sol en éjectant les déblais.
Mais ça n'arrivera pas, et je suis sûr que Eloë ne
disparaîtra pas.
C'est lui qui finira par manger Minaya, et je serai enfin
débarrassé d'elle.
Emuleng s'approche de moi, avec un petit récipient plein de
terre-à-manger.
Il sait que je préfère rester à regarder les
soleils plutôt que d'aller
chercher ma nourriture, alors c'est souvent lui qui me l'apporte. Lui,
il mange une autre variété de terre-à-manger,
alors ça ne le prive pas
de me donner la mienne. Je le remercie d'un signe, et je commence
à
broyer ma terre avec un petit pilon de pierre. C'est beaucoup plus
digeste ainsi. Lui il mange debout, comme il l'a toujours fait. Bien
qu'il soit debout et moi assis, nous sommes tous les deux à la
même
hauteur. C'est peut-être parce qu'il est petit qu'il ne s'assoie
jamais,
ou bien parce qu'il ne sait pas s'asseoir. Même si nous ne
parlons pas,
j'aime bien l'avoir près de moi, et pas seulement parce qu'il
m'apporte
à manger. J'ai l'impression qu'il me comprend quand je regarde
les
soleils, qu'il comprend l'importance de ma quête et qu'il
m'approuve.
Les autres sont plus loin.
Ils viennent quelquefois me voir. Parfois
le Vieux vient avec eux pour discuter. Moi je ne me déplace pas
souvent.
Je ne peux pas aller bien loin avec ces trois soleils à
surveiller.
Une fois je suis monté jusqu'au sommet de la vallée,
enfin presque.
La vue était inhabituelle. J'avais laissé mon tapis de
repos à sa place
usuelle, et malgré sa couleur voyante je ne pouvais même
plus le
distinguer tellement j'étais loin. Et puis Eloë a
commencé à descendre,
et il a fallu que je rentre en courant pour ne pas rater son coucher.
Parmi les autres, il y en
a un qui vient régulièrement me voir, mais
seulement quand Eloë est au zénith. Il arrive toujours
à toute vitesse
dans un vrombissement assourdissant. Même quand il est
arrêté il vibre
encore, et on a du mal à le comprendre quand il parle. Je crois
que ce
sont les grandes élytres qu'il porte dressées dans son
dos qui ne s'arrêtent
jamais de bruisser. Il s'appelle Wrzhwr et il aime Eloë comme moi,
mais il ne le regarde jamais se coucher parce qu'il tombe en
léthargie avant.
Alors je ne peux pas vraiment avoir de conversations avec lui car
souvent il repart en trombe en plein milieu d'une phrase. Il y a aussi
Benilboulbli, qui fabrique à peu près tous les objets qui
nous sont
utiles, qu'ils soient en métal, en pierre ou en tissu. C'est le
seul
d'entre nous, à part peut-être le Vieux, qui soit si
habile de ses mains
et qui sache transformer les matériaux. Il m'a dit une fois
qu'il
dérivait une partie de l'énergie de Eloë pour
effectuer son travail.
Il ne tardera pas à venir me voir car je lui ai commandé
un nouveau
tapis de repos. Le mien est très usé. Il m'a aussi dit
qu'il m'apporterait
un nouveau récipient pour terre-à-manger, mais ça
c'est seulement par
amitié, car le mien pourrait encore servir longtemps.
Eloë est très haut maintenant. Emuleng est retourné
s'abriter sous le
Outang, et moi je reste en pleine lumière. Je résiste
beaucoup mieux
que les autres à la chaleur, je n'ai pas encore utilisé
ma feuille
de Outang pour faire de l'ombre sur ma tête. Mes plaques
radiatives
dorsales sont développées, et elles suffisent amplement
à refroidir
mon corps. Tout en fixant l'étoile brillante, je pense à
ma planète.
Je ne la connais pas en entier, car je ne suis jamais sorti de la
vallée.
Je sais que d'autres groupes existent dans d'autres vallées,
mais je
ne les ai jamais rencontrés. Il est même possible que nous
soyons
extrêmement nombreux et qu'il ait beaucoup de vallées
comme la notre,
mais personne ne sait au juste combien. Un jour, un des nôtres
à voulu
rejoindre la vallée suivante en passant par la falaise et on ne
l'a plus
jamais revu. C'était il y a longtemps, et pourtant son absence
nous
semble encore étrange, c'est comme si elle avait introduit un
déséquilibre
dans notre monde. Moi je me contente de rester dans ma vallée,
et de
connaître tous ceux qui y habitent.
Je me demande si dans chaque vallée il y a quelqu'un comme moi
qui se
soucie de nos trois soleils et qui les surveille tout le temps.
Ici je suis le seul, et même si chacun bien sûr a ses
soucis, aucun
autre ne semble s'en préoccuper. C'est pourtant une occupation
importante,
essentielle même. Tous ne se rendent pas compte que sans nos
soleils
nous n'existerions pas. Je le leur dis chaque fois que j'ai l'occasion
d'en parler, mais souvent ils ne m'écoutent pas, ou ils ne me
comprennent
pas. Pour eux la vie n'a pas de fin, et la vallée est
éternelle.
Je fixe Eloë du regard. Il va bientôt passer en haut de sa
courbe dans
le ciel, puis redescendre lentement. Il me communique son bonheur de
vivre. Il comprend mes inquiétudes et essaie de les soulager en
me
parlant gentiment. Je lui suis reconnaissant de prendre sur son temps
pour penser à moi, alors qu'il a sans doute tant à faire
pour éclairer
et chauffer notre planète. Avec lui le temps passe trop vite.
Quelquefois je souhaite qu'il cesse sa course quand il atteint le
zénith,
et qu'il s'arrête ainsi pour toujours. Mais ce n'est pas
possible,
et il continue imperturbablement sur son erre. Quand il redescend je
trouve qu'il va toujours trop vite, et plus il est près du
coucher,
plus mon désarroi est grand, car je perds ainsi mon meilleur
compagnon,
et je suis inquiet à la pensée qu'il va être
remplacé par Minaya.
Je sais ce que je vais
faire cette fois : dés que Eloë sera couché,
je vais faire grandir la fureur qui est en moi, et je vais la
concentrer
sur Minaya qui ne tardera pas à se lever, toujours
pressée qu'elle est
de remplacer Eloë. Je la fixerai avec un regard de haine durant
toute
sa course, et elle comprendra qu'elle n'est pas la bienvenue ici. Je
ne regarderai rien d'autre pendant tout son passage, je ne cillerai
même pas des yeux et je l'empêcherai de lire dans mon
esprit. Et je
réussirai à empêcher ses maudits rayons rouges de
souiller notre monde.
Je le ferai, et je le referai chaque jour, jusqu'à ce qu'elle se
lasse
de se lever sur notre planète et qu'elle la quitte pour
toujours.
Alors la nuit sera longue et reposante en attendant le lever du Miteux,
qui sera le bienvenu avec sa lumière calme qui apaise les
tempêtes
dans nos esprits.
Avec le Miteux je m'entends bien, on parle calmement de tout et de
rien,
ou bien on ne dit rien et on se regarde. Je ne bouge pas de mon tapis
de repos, et pendant qu'il est dans le ciel personne ne vient me voir
car je pense que tous les autres dorment ou cessent toute
activité.
Pourtant le Miteux fait tous ses efforts pour nous apporter une
lumière
suffisante, et on y voit assez pour se déplacer dans la
vallée.
Avec lui je ne me gène pas, et quelquefois je cesse de le
regarder
pour me livrer à diverses occupations, comme finir de manger ce
qui
reste au fond de mon récipient. Il ne m'en veut pas, il sait que
nous
pouvons reprendre notre conversation dés que l'envie lui en
prend.
Quand il va enfin se coucher c'est la nuit la plus profonde, et on ne
distingue absolument plus rien dans la vallée. C'est la fin du
triple
jour sur ma planète. Je reste immobile dans le noir, toujours
assis
sur mon tapis de repos. J'entends quelques bruits ténus, comme
le pas
de Emuleng, qui ne cesse de marcher lentement toute la nuit dans les
parages, ou bien le frottement d'un arachno-lézard qui
traîne son
ventre sur le sol. Je repense à tout ce que j'ai vu dans la
journée,
à la richesse de mes conversations avec Eloë, et aux
sinistres rayons
de la hideuse Minaya, et aussi aux plaisanteries
échangées avec le Miteux.
Quand j'ai fini de revoir ma journée, j'essaie d'imaginer ce qui
se
passera demain : comment je saluerai Eloë, et combien parmi les
autres
viendront me rendre visite. Je ne compte pas Emuleng car lui il est
toujours là près de moi. Si j'ai de la chance le Vieux de
la Montagne
pourra venir et il me reparlera de l'instabilité de la
planète et de
son parcours difficile entre ses trois soleils. Et moi je me remettrai
à penser aux dangers qui nous guettent, et à
l'indifférence des autres
qui ne voient guère plus que des aveugles quand il s'agit de
veiller
sur leur propre monde.
Sur ma planète je suis la sentinelle, et c'est à moi
qu'incombe de
surveiller ce qui se passe dans le ciel. C'est une écrasante
responsabilité,
mais c'est moi qui serai le premier à savoir quand les astres
deviendront
fous et qu'ils nous mettront en danger. Quand cela arrivera, je devrai
prévenir tous les autres, les convaincre, trouver une solution
pour
les sauver malgré eux. Je ne sais pas encore comment. Je ne sais
pas
quand cela arrivera.
Alors, je pense comme chaque nuit, d'innombrables nuits, que
peut-être
demain Eloë ne se lèvera pas, et j'ai peur.
Fergas
Cyclique
Spring se réveilla comme
tous les jours à sept heures tapantes, juste
au début du Grand Fracas,
et il ne tarda pas à recevoir une bonne
claque dans le dos de la part de
Hammer.
-Hammer, merde ! Pour la
millième fois, arrête de me taper dans le
dos comme ça. Tu finiras
par me casser quelque chose !
-T'inquiètes, Spring, moi
y'a bien un imbécile qui me tape sur la
tête tous les matins, et
je n'en fais pas tout un plat.
-Ca va, ça va ! bougonna
Spring en faisant rouler ses épaules pour
dissiper la douleur diffuse
qu'il ressentait entre les omoplates.
Puis il se dirigea vers la
fenêtre comme à son habitude.
- Bon, les frères Needles
ne vont pas tarder à se pointer.
Ca, c'est réglé
comme du papier à musique.
Effectivement, Bart Needles
était en train de passer devant leur
fenêtre et, les voyant
à travers l'unique carreau, il leur adressa
un salut en clignant de l'œil.
Bart, le plus grand des Needles,
s'agitait toute la
journée sur la place. Il en faisait constamment
le tour, de son grand pas
régulier, suivi de son petit frère Lucien,
qui lui se traînait
lamentablement. Avec l'habitude, Spring avait
fini par déterminer que
Bart l'excité faisait plus de dix fois le
tour de la place quand Lucien le
lymphatique n'en faisait qu'un.
Spring avait tout son temps pour
les observer, coincé qu'il était
derrière sa petite
fenêtre donnant sur la place. Il bossait toute
la journée, et même
une partie de la nuit, veillant sur le Grand
Mécanisme, pendant que
Hammer montait et descendait, le plus souvent
dans l'arrière salle,
occupé à des tâches de maintenance et de
réglage
répétitives.
Spring avait toujours
vécu en cet endroit, et n'avait d'autres
souvenirs que ceux de son
travail, et celui de la vue de la petite place
blanche et nue qui
s'étendait au delà de sa minuscule fenêtre.
A part Hammer et les
frères Needles, Spring ne connaissait personne.
Ah si ! Il y avait le sportif
là ! Galop, il s'appelait. Celui qui
était toujours à
courir comme un dératé sur la petite piste
d'exercice située au bas
de la place. Hammer l'appelait aussi
Marathon Man, en hommage
à son endurance. Il faut dire que si Bart
Needles était un marcheur
énergique, Galop était lui un champion
olympique de course à
pied. Spring avait renoncé à compter les tours
de piste qu'il effectuait chaque
jour.
Spring examinait soigneusement
la place tous les jours. Son travail
n'était pas si prenant
que cela et lui en laissait le loisir. A part
les Needles et Galop, il n'y
avait jamais âme qui vive. Curieusement
Spring n'en ressentait aucun
ennui, la régularité du mouvement lui
plaisait, et aucun
événement imprévu ne venait briser la monotonie
des journées, à
part le Grand Fracas du matin, juste à son réveil,
et qui cessait dès que
Hammer, après un juron bien prononcé, venait
se plaindre à Spring
qu'on lui avait encore une fois tapé sur la tête.
Bien sûr, Hammer ne
pouvait pas se retenir de donner un claque dans
le dos de Spring à cette
occasion, juste pour appuyer sa phrase.
Spring regardait et regardait
encore la petite place brillamment
éclairée à
cette heure sous le dôme de cristal qui les surplombait
tous. Quand il regardait vers le
haut, au delà du dôme, Spring
trouvait que la vue était
floue. Il distinguait juste quelques
grandes zones colorées,
et quelquefois un mouvement. Peut-être des
nuages, se disait-il. Quand son
regard retournait vers la place, il
était immanquablement
attiré par quelque chose qui l'intriguait.
C'était un motif de
pavés noirs situé à l'autre bout de la place,
derrière la petite piste
de course de Galop. Spring ne pouvait
distinguer ce que ce motif
représentait, il était trop loin, et il
ne le voyait que sous un angle
très aigu qui ne lui révélait aucun
détail. Sans doute une
inscription, le nom de la place ou quelque
chose comme cela. A chaque fois
que son regard s'attardait sur cet
endroit, il se promettait de
demander au grand Bart de regarder au
moment où il passerait
dessus, ce qui lui arrivait quantité de fois
par jour dans sa ronde immuable
autour de la place. Puis tout aussi
immanquablement Spring oubliait
de le lui demander. Cette fois-ci,
peut-être, il y penserait.
Sûr, il allait le lui demander dès que
Bart pointerait son nez.
Innombrables et immuables, les
jours filaient ainsi pour Spring et
Hammer, rythmés par les
nombreux passages des frères Needles, seules
occasions de bavarder de tout et
de rien, surtout de rien d'ailleurs.
A part les sempiternels sujets
de la température et des bruits
ambiants sur la place, ou bien
les vacances toujours prises sur place,
les vraies nouveautés
étaient rares et appréciées quand on pouvait
en discuter.
En particulier, Hammer avait son
idée sur l'origine du mystérieux
Grand Fracas, et il ne se
privait pas pour en parler. Sa tâche de
régleur des barres de
transmission du Grand Mécanisme, lequel
occupait tout le
pâté d'immeuble, lui avait à maintes reprises
permis
de remarquer un remarquable
synchronisme entre l'éveil de Spring, au
début du Grand Fracas, et
le coup sur la tête qu'il recevait alors
qu'il surveillait une longue
came traversant toute la pièce. Quand
cette came se mettait à
coulisser, elle l'entraînait par la même
occasion en lui occasionnant
cette douleur au crâne. Il ne pouvait
alors que se raccrocher à
Spring au passage, le bousculant dans le
dos, ce qui entraînait
immédiatement l'arrêt du boucan. Selon Hammer,
le bruit provenait du Grand
Mécanisme lui-même, dans les profondeurs
des sous-sols de leur propre
immeuble. Ceci expliquait la violence
du niveau sonore, et des
trépidations qui secouaient l'immeuble entier,
et même bien
au-delà. Y avait-il donc quelqu'un au sous-sol, assez
fou pour les réveiller
tous en sursaut chaque jour de cette manière
cataclysmique ? Et pourquoi
Spring et Hammer semblaient-ils impliqués
dans l'affaire, alors qu'ils
ignoraient tous deux de quoi il
s'agissait ?
Les conversations allaient bon
train chaque fois que le sujet était
ramené sur le tapis. Bart
et Lucien avaient apporté leur pierre à
l'échafaudage des
hypothèses, car ils avaient remarqué qu'eux-mêmes
se trouvaient toujours au
même emplacement lors du déclanchement du
Grand Fracas. Bart était
tout en haut de la place, alors que Lucien
se trouvait exactement à
l'opposé, tout en bas, dans l'alignement de
Galop, qui lui-même
était alors toujours synchrone avec eux, en haut
de sa petite piste d'exercice.
Lucien et Galop, qui étaient
réellement aussi
dissemblables que possible, étaient quand même
copains comme cochons, et ils
avaient déjà discuté plusieurs fois
au sujet de cette
coïncidence sans parvenir à en tirer aucune
conclusion. Spring essayait
souvent de rassembler les observations
et les bouts
d'hypothèses, sans succès. Le mystère demeurait
entier
et même prenait de
l'ampleur, et il n'en alimentait que plus fort
toutes les conversations.
Une heure était
passée depuis le réveil. Hammer appela Spring depuis
l'arrière salle.
- Eh ! Spring ! Demande à
Bart pour ce que tu sais, OK?
Comme par un fait exprès,
Bart s'approchait à nouveau de leur fenêtre,
que Spring ouvrit pour mettre son
nez dehors. Le voyant, Bart l'interpella.
- Salut Spring, bien tôt
pour causer ce matin, non ?
- Ouais Bart, ça fait un
moment que je voulais te demander quelque
chose. Tu me rendrais un petit
service?
- Si ça n'est pas de me
faire entrer dans ta cabane, je n'aime que
le grand air, tu sais bien!
- Non vieux, je ne veux surtout
pas t'empêcher de bronzer. C'est juste
un truc qui m'intrigue : tu vois, quand tu passes de l'autre côté de
la place, tu dois souvent
remarquer l'inscription noire sur le sol.
D'ici je suis trop loin et je ne
vois rien. Tu pourrais me dire ce que
c'est ?
- Ben, je ne fais pas
très attention à ce qui se passe sous mes pieds,
mais je crois que je vois ce que
tu veux dire. Je ne me rappelle pas
ce qui est écrit, mais il
faudra que je me retourne en passant dessus
la prochaine fois, je pense que
l'inscription est à l'envers par rapport
à ma direction. OK Spring,
je tâcherai de te dire ça à mon prochain retour.
- Merci Bart. Sans blaguer, je
suis vraiment curieux de savoir ce que
c'est.
Ainsi fut scellé
l'accord, puis chacun poursuivit ses occupations.
Spring ferma le fenestron et
Bart s'éloigna.
Spring retourna à son
travail, excité à l'idée que sa curiosité
serait
satisfaite sous peu. Il en rata
trois fois de suite l'opération de
rattrapage de jeu qu'il devait
pratiquer, comme chaque jour, sur un
grand axe traversant la
pièce. Se calmant, il y parvint enfin à la
quatrième tentative puis
entama une autre tâche en duo avec Hammer,
lequel revenait du fond.
Après une bonne suée en commun à pousser
des barres, à faire
tourner des roues crantées dent par dent, à
relever des contrepoids agissant
sur des ressorts spiraux servant
de réserve
d'énergie, Spring laissa Hammer et revint vers la fenêtre
pour sa sempiternelle
tâche de surveillance. Il finit par somnoler
un peu et resta dans un
état second pendant une bonne partie de la
journée, oubliant Bart,
oubliant tout ! Il faut dire que son travail
principal, à part le
réglage du jeu de l'axe principal, consistait
surtout à intervenir
quand une panne se présentait. Ce qui, il fallait
le reconnaître,
était plutôt rare. De plus, l'oreille
entraînée de
Spring lui faisait
détecter les malfonctions bien avant qu'elles soient
même visibles. Hammer
prétendait d'ailleurs que Spring était capable
de sentir les problèmes
pendant sa sieste, en laissant seulement ses
oreilles éveillées.
Ce n'est qu'en fin de
journée que Spring récupéra suffisamment
d'énergie, et qu'il
songea à la demande qu'il avait faite à Bart.
Il se posta au fenestron, qu'il
ouvrit en grand pour passer sa tête.
Bart approchait. Quand il fut
à portée, Spring le héla.
- He Bart ! Alors, qu'est-ce que
tu as vu ?
- Dis donc, je suis bien
passé dix fois devant chez toi depuis ce
matin, je croyais que tu
étais pressé de savoir ton truc ?
- Désolé, le
boulot… Alors ?
- Ben c'est bizarre, je n'avais
jamais fait attention jusqu'à
maintenant, mais ce n'est pas
très compréhensible. Finalement
je t'ai fait un dessin pour que
tu voies mieux, tiens ! dit-il en
lui passant un papier
plié.
Spring s'en saisit, le
déplia, le consulta longuement sans mot dire,
avec une perplexité
croissante. Sur le papier il y avait, dessiné au
crayon de bois assez finement
par Bart :
______ o ______
Jérôme Lescoubille
sursauta dans son lit quand son antique réveil
se mit à tressauter
frénétiquement sur la table de nuit en émettant
un raffut dantesque. La main de
Jérôme s'abattit lourdement sur le
bouton d'arrêt de la
sonnerie, situé comme de juste au sommet dudit
réveil.
Se disant que finalement il
pouvait bien s'octroyer une minute de
sommeil en plus, au diable le
boulot, Jérôme mit aussitôt son héroïque
décision en pratique en
éructant un souffle imitant à s'y méprendre
le flapissement d'un ballon aux
trois quarts dégonflé perdant son air.
Puis lui succéda un
puissant ronflement à rendre jaloux le moteur
d'un trente-huit tonnes
gravissant le Col du Lautaret.
______ o ______
- Ouch ! gémit Hammer, la
tête carrément enfoncée dans les épaules
par la violence du coup qu'il
venait de recevoir.
Il fut propulsé
directement vers Spring, lequel encaissa une de ces
claques dans le dos qui comptent
dans la vie d'un rouage. Sous cette
impulsion, Spring dégagea
automatiquement la clenche de sécurité qui
laissa une barre de commande
descendre dans les tréfonds de la
machinerie, stoppant net le
grand fracas.
Ils se massaient tous les deux,
qui la tête qui le dos, pour effacer
leurs douleurs, quand ils
réalisèrent au même moment qu'au fracas
avait succédé un
vrombissement puissant qui traversait les murs
comme s'ils avaient
été en papier.
Ils se regardèrent tous les deux, de la terreur dans les yeux.
Fergas
Vite
Carson
fut réveillé sans ménagement par son chronobuzzard réglé au niveau maximum, et
qui
produisait un boucan insupportable. Il avait dormi exactement quarante sept
minutes. Une heure
auparavant il n’était plus qu’une épave incapable de se
tenir debout et maintenant, une seconde
après son réveil, il était à nouveau en
pleine forme, parfaitement conscient de ce qui l’attendait dans
les heures à
venir. Aussitôt il commanda vocalement à son hypnocouche de le redresser.
Elle
le propulsa dans la cabine de douche à haute pression qui acheva de dissiper
les effets du cocktail
revitalisant que lui avait injecté l’autodoc avant qu’il
ne s’effondre pour ce court sommeil réparateur.
Puis l’hypnocouche le relâcha
pour rejoindre rapidement sa position de rangement.Sans la moindre
discontinuité dans son mouvement, Carson fit un pas en avant et sortit de la
cabine en traversant le flux
de séchage, qui élimina toute trace d’humidité sur
sa peau en un peu plus d’une seconde. Un pas de plus
et il entra dans sa
combinaison de jour, qui était tendue ouverte face à lui et qui se referma
automatiquement
dans son dos. Il était prêt ! Dans le même élan, le pas
suivant le mena vers le sas de son unité d’habitation
qui s’ouvrit prestement pour
le laisser passer.
Dehors,
il négligea le tube ascenseur pour se lancer vers le plan incliné qui menait directement à
son
pulsocar. Il avait tellement l’habitude de glisser sur ce plan qu’il gagnait au moins la moitié du temps
par
rapport à l’ascenseur. Cette fois-ci il dût même battre son record, puisque la
porte du pulso s’ouvrit
tout juste assez vite pour qu’il ne se fracasse pas la
tête sur le panneau. Il n’était pas encore assis sur
son siège qu’il criait la
commande de départ d’urgence. Le petit véhicule n’attendit même pas que la porte
soit entièrement fermée pour bondir en avant avec l’accélération maximale.
Carson se retrouva aussitôt
collé au siège dans une position inconfortable et
tenta de se repositionner tout en sélectionnant sa destination.
Le pulso allait
déjà très vite et il prit un large virage tout en s’élevant résolument dans les
airs. Quelqu’un
au sol aurait pu entendre le couinement suraigu caractéristique
de la surcharge
de puissance demandée au moteur pulsoréactif.
Carson
avait conscience d’avoir couru un risque insensé en revenant se faire remettre
en état dans
son propre logement. Mais il avait tablé sur le fait que la milice
urbaine qui le poursuivait avec acharnement
depuis vingt heures perdrait du temps sur la zone du crash
où il était
censé avoir perdu la vie, à quelques
trois cents
kilomètres de Nyork. En fait
il avait été à un poil d’y rester. Son pulso
personnel était réduit
à l’état de
brindilles métalliques. Il était lui même en piteux
état, mais il avait tout de
même réussi à voler
un autre pulso pour
s’échapper et revenir chez lui. Cette
péripétie lui avait fait perdre trois heures, y compris
son temps de remise en
état.
Deux
heures ! Il lui restait deux heures avant que la ville de Nyork ne vole en
éclats, avec ses dix sept
millions d’âmes. Il était le seul à pouvoir empêcher
ce désastre, et tout se liguait contre lui. La ville rivale
de Washton avait
bien mené son projet démentiel. Patiemment elle avait noyauté l’administration
de Nyork
avec des hommes à elle. Des hommes qui avaient pris le temps de construire
en grand secret une machine
infernale
chargée de pulvériser la ville. Ces hommes étaient psychoguidés et ne se
souciaient pas de mourir
dans l’explosion. Une fois Nyork éliminée, Washton
serait la ville la plus puissante de la Terre.
Carson
était l’ingénieur en chef, avec le grade hors classe, responsable des services
généraux de Nyork.
Il connaissait tous
les systèmes techniques de la ville, tous les réseaux de fluides, toutes les
installations
souterraines, et il était tombé fortuitement au cours d’une de
ses inspections sur cette machine de destruction.
Au moment où il commençait à
en comprendre le rôle, il avait été surpris par un des conjurés, qu’il avait pu
maîtriser et faire parler sous la torture, ou presque. Puis des gardes armés
avaient rappliqué et son prisonnier
s’était mis à s’égosiller de façon
hystérique pour les appeler au secours. Carson avait dû détaler, non sans
essuyer quelques coups de feu. Depuis cet instant précis il était devenu
l’homme à abattre. Il avait
maintenant à
ses trousses la police, l’armée, et cette infâme milice aux ordres des partisans
de Washton.
On lui avait collé sur le dos à peu prés tout ce que contenait le
code pénal : il était voleur, violeur, assassin,
terroriste, pourvoyeur de
drogue. Ah, ils n’avaient pas fait dans la dentelle ! Tout représentant de
l’autorité
n’hésiterait pas une seconde à lui tirer dessus s’il en avait
l’occasion.
Carson
poussa la vitesse du pulsocar au maximum, en désactivant les sécurités. Il
n’était pas ingénieur
hors classe pour rien : aucun dispositif ne lui
résistait longtemps, à fortiori un simple pulso. Sa tactique
était
simple : foncer vers un atelier pour récupérer une découpeuse laser, puis
aller mettre en pièces
cette machine de mort. Il n’avait pas eu l’occasion de
l’étudier longtemps, mais il avait une bonne idée
de sa structure, basée sur
une architecture de bombe thermonucléaire. En s’y prenant adroitement il
pourrait en séparer les éléments et la rendre inerte. Ensuite seulement il
faudrait qu’il fasse connaître le
complot à la plus large fraction possible de
la population, pour neutraliser les conjurés. Inutile de
s’adresser à un édile
quelconque, fut-ce le maire de Nyork, Carson n’aurait aucun moyen de savoir
s’il s’agissait ou non d’un partisan de Washton.
Il
volait à plus de quatre cent kilomètres à l’heure au dessus des faubourgs de
Nyork, en droite ligne vers
le centre technique le plus proche, quand son
véhicule deccéléra brutalement, le projetant vers l’avant en
lui coupant le
souffle . Un coup d’oeil vers l’arrière lui révéla la présence d’un tripulso de
la police, qui l’avait
repéré, et qui avait naturellement pris le contrôle de
son véhicule à distance. Carson pensa que soit ils
l’avaient identifié, soit
ils l’avaient simplement pris en excès de vitesse, à deux fois la limite
autorisée tout de même.
Dans
les deux cas c’était mauvais pour lui, et il préférait ne pas savoir la raison.
D’un mouvement brusque
et violent il arracha le module de communication du
pulso pour faire cesser le contrôle à distance, puis
il enclencha le mode de
secours avec commandes manuelles. Passer en mode manuel, sécurités désactivées,
à cette vitesse et à cette hauteur était normalement considéré comme une forme
de suicide. Carson ne
s’en soucia pas et entama une manœuvre d’évasion en
plongeant au milieu des immeubles qui prit le
pilote du tripulso de la police
au dépourvu. Le pulso de Carson volait maintenant à grande vitesse au niveau
du
dixième étage des gratte-ciels en plein centre ville. Le véhicule de la police
devait déjà avoir informé
tous ses collègues, et dans quelques secondes Carson
allait devoir faire face à des dizaines de pulsos, qui
n’hésiteraient peut-être
pas à tirer, malgré la proximité des bâtiments.
Il
était temps de changer de tactique. Carson réduisit fortement sa vitesse et se
dirigea vers un immeuble
de verre proche qu’il connaissait particulièrement
bien, puisqu’il y avait son bureau. Pas le temps d’atterrir
et de prendre
l’ascenseur comme tout le monde, il perdit rapidement de l’altitude pour se
porter à hauteur
du quatrième étage et s’immobiliser à une trentaine de mètres
de la façade miroitante. Il y avait là une grande
salle servant ordinairement
de réfectoire aux employés de son service, elle devait être vide de personnel
ou
presque à cette heure de la journée. Carson
pointa le nez de son pulso vers le milieu des baies vitrées,
aligna
soigneusement sa trajectoire sur l’axe de la pièce puis, après un bref juron
destiné a se donner du courage,
il s’élança résolument en marche avant en
tenant fermement les commandes de son pulso, et en espérant
que l’avant de son
appareil serait plus solide que le parement vitré de l’immeuble.
Il
pulvérisa la baie sur une grande largeur, et entra en pulso dans la pièce à la
vitesse d’un cheval au galop.
Sa machine glissa sur toute la longueur du
plancher dans un bruit d’enfer, repoussant devant elle un
amoncellement de
tables et de chaises. Il nota du coin de l’œil la présence de deux personnes
qui firent
un saut de carpe sous l’effet de la surprise, mais ne furent
heureusement pas touchées par les débris.
Il vit le mur en face se rapprocher beaucoup
trop vite à son goût et se recroquevilla instantanément en se
protégeant le
visage de ses deux bras. Le pulso
défonça le mur, qui n’était en fait qu’une mince cloison,
traversa le large
couloir principal qui jouxtait le réfectoire, puis termina sa course en passant
à travers une
autre cloison pour finir dans un bureau vide de l’autre côté du
couloir. En une seconde le silence revint,
et Carson, hébété mais entier,
songea que deux crashs en quelques heures, c’était vraiment trop pour
un seul
homme.
Il
ne pouvait pas rester là : avec de tels dégâts la police serait sur place en deux minutes. Il
ouvrit
d’un coup d’épaule la porte du pulso et s’élança vers le couloir en
passant par la cloison éventrée.
Il prit un brutal virage à gauche en manquant
de s’étaler sur les gravats causés par son intrusion motorisée.
Il devait
descendre à l’étage juste en dessous, où se trouvait le magasin principal de
matériel des services
techniques. La voie la plus rapide était encore
l’escalier principal, qu’il dévala au sprint pour se retrouver
face à la porte
blindée du magasin. Celle-ci était ouverte car un de ses collègues était en
train d’en sortir.
Carson passa devant lui en courant pour se diriger vers le
rangement des découpeuses laser. Il se saisit
de l’une d’elles avec son harnais
de transport, qu’il enfila à la va-vite sur son épaule gauche. Il repartit
aussitôt vers la sortie, moins vite cette fois-ci, à cause de son chargement,
et retrouva à la porte son collègue,
qui était encore ébahi de l’avoir vu
passer ainsi.
-
Jason, j’ai
besoin de toi, c’est plus qu’urgent. Rejoins-moi à toute vitesse au puits de
pompage
du centre administratif, poste 4. Emporte avec toi tous les plots de soudure
thermique que tu pourras porter.
Reste en liaison minicom avec moi.
-
Hein ?
Carson, oui, mais que… tenta de répondre Jason Mc Clure, qui connaissait Carson
de longue
date mais ne l’avait jamais vu dans cet état.
-
Pas le temps de
t’expliquer, fais ce que je te dis où nous sommes tous morts! répondit Carson.
Et il repartit
aussi vite qu’il le pouvait, malgré sa
charge sur l’épaule, en direction des ascenseurs. Il prit
un direct vers les
garages du troisième sous-sol de l’immeuble. Pendant la
descente, il souffla un
peu et
consulta l’horloge de son minicom : plus qu’
une heure et vingt
minutes avant l’explosion, selon ce qu’il
avait eu le temps
de voir sur le
dispositif de mise à feu de l’engin avant
d’être repéré. Il vérifia aussi que
la connexion au minicom de Jason était active, et qu’il
pouvait lui parler et
le voir à tout instant. A l’arrivée
au
troisième sous-sol, il était à nouveau
gonflé à bloc et chargé d’adrénaline.
Dans l’étroite cabine de
l’ascenseur, il
se mit dans la position du coureur de demi-fond prêt au
départ. Il n’attendit
pas l’ouverture
complète de la porte de l’ascenseur
pour foncer, et il heurta
l’encadrement avec son équipement en sortant,
mais
récupéra son équilibre
aussitôt tout en galopant vers le tunnel
qui menait au quartier administratif.
Depuis longtemps des tunnels avaient été
creusés pour relier directement chaque quartier de Nyork à
l’immeuble des
services généraux. De cette façon, les équipes pouvaient intervenir en un temps
record
en cas d’incident, et ce quel que soit la densité du trafic de surface.
Un mini-véhicule sur rail était disponible. Il y
déposa son chargement, monta sur la plateforme, et fit
démarrer l’engin en
poussant le curseur de vitesse au maximum, ce qui lui permettrait d’atteindre
le
centre administratif en cinq minutes environ. Il profita de ce répit pour
contacter Jason, dont le visage
apparût sur son écran de poignet. Jason fut le
premier à parler.
-
Je ne sais pas ce
que tu trames, mais j’ai rassemblé douze charges de soudure thermique et un
applicateur, maintenant dis-moi ce qui se passe !
-
Bon, écoute et
tâche de ne pas t’évanouir : nous avons sous le bâtiment administratif un
engin de
type thermonucléaire qui doit exposer dans une heure. Ce serait trop
long de t’expliquer comment j’ai
découvert ça. Sache seulement que les
autorités sont à ma recherche pour de fausses raisons, afin de
m’empêcher de le
mettre hors d’usage. Je suis en route pour le puits de pompage du poste 4.
Tu
me suis et tu soudes derrière moi la porte d’accès blindée de manière à ce que
personne ne puisse
me tomber dessus pendant que je démantèlerai cette horreur.
Ne t’inquiète pas pour moi, je pourrai
toujours utiliser la découpeuse laser
pour sortir.
Carson
coupa la communication avant la réponse
de Jason pour pouvoir se concentrer sur ce qu’il
avait à faire. Il connaissait
Jason depuis longtemps, et il savait pouvoir lui faire confiance :
celui-ci le
suivrait et exécuterait ses instructions.
Il
arriva à destination, remit la découpeuse laser sur son épaule, et se dirigea vers la porte du puits
de
pompage numéro 4. Il trouva la porte blindée fermée, alors qu’il l’avait
laissée grand ouverte quand il
s’était enfui à toutes jambes après avoir été
surpris par ces enfoirés de conjurés. Il essaya son code d’accès
sans succès,
la grosse porte blindée demeura fermée. Bien sûr ils avaient condamné
l’accès ! Mais il avait
mieux qu’une clé pour passer, il mit en marche la
découpeuse laser et en quelques secondes il pratiqua des
trous bien nets autour
des pennes de fermeture, puis il poussa simplement le vantail et entra pour se précipiter
vers la bombe. Les
lieux étaient heureusement déserts, tous ses poursuivants devaient encore
rechercher
son cadavre sur les lieux du crash, mais ça ne durerait pas. Ils
allaient faire immédiatement le rapprochement
avec son entrée remarquée dans
l’immeuble des services généraux.
Pendant
qu’ils commençait à examiner en détail les éléments de l’engin qu’il lui
fallait mettre hors d’usage,
Jason Mc Clure arriva hors d’haleine avec un grand
sac de matériel. Il se pencha sur l’engin et eut une
expression d’effroi.
-
C’est une bombe
hein, c’est ça ? bredouilla t-il.
-
Oui, et ça va
péter bientôt si je ne fais pas ce qu’il faut, alors tu ne me déconcentres pas.
Il faut que
je reste seul ici, toi tu sors, tu soudes entièrement la porte,
puis tu fais venir auprès de toi le maximum de
personnel, des centaines de gens
si possible, débrouille toi, invente ce que tu veux. Je pense qu’il va y avoir
beaucoup d’obstruction de la part des autorités, et il faut leur mettre des
bâtons dans les roues.
Jason
fila aussitôt faire le nécessaire, pendant que Carson focalisait toute son
attention sur la manière de
désosser la machine qui lui faisait face. Il
l’examina pendant plusieurs minutes avant de se résoudre à saisir
la découpeuse
et à commencer à pratiquer des entailles précises en divers endroits. Tout en
oeuvrant,
il se disait que la moindre erreur de sa part serait la dernière,
pour lui et pour toute la ville de Nyork.
La chaleur du local, ajoutée à celle
de l’outil laser et à sa concentration le faisait transpirer à flots.
Il dût à
plusieurs reprises essuyer ses mains à sa combinaison pour éviter que l’outil
ne lui échappe.
Il
avait perdu la notion du temps et continuait à découper le plus précisément
possible tous les éléments
qu’il pouvait reconnaître, et dont il alignait les
morceaux au sol au fur et à mesure. Il avait quasiment
terminé d’isoler le
dispositif de mise à feu, avec ses
multiples charges d’uranium, quand le sifflement
du programmateur suivi du
claquement du relais de démarrage le firent violemment sursauter.
Il
regarda tous les éléments étalés par terre, puis éclata de rire. Le détonateur
n’avait actionné que du vide,
la bombe
avait fait long feu, et l’heure de l’explosion était passée. Il se laissa
tomber sur les fesses
et regarda son travail. Il n’irait pas plus loin dans le
découpage, car s’il n’y avait plus de danger d’explosion,
il risquait par
contre de mourir de contamination en sectionnant un élément radioactif. Il laisserait
aux
spécialistes le soin de terminer le travail.
Il
écouta et se rendit compte enfin du brouhaha qui régnait de l’autre côté de la
porte blindée du local.
Jason avait dû ameuter tout le quartier, et
naturellement la police et les espions à la solde de Washton
devaient être là
pour tenter d’évacuer tout le monde et de lui mettre la main dessus.
Carson
se dit qu’après avoir sauvé dix sept millions de personnes il était temps qu’il
se sauve lui-même.
C’était le moment de diffuser l’information en masse.
Il
commença par la rédaction du Nyork Chronicle. Il eut rapidement en ligne sur
son minicom un journaliste
de service et commença à lui expliquer en haletant
ce qu’il venait de faire, tout en fixant du regard la porte
du poste. Celle ci
tremblait sous les coups de poings des gens agglutinés derrière, tandis qu’il
entendait
une voix puissante qui l’appelait :
-
Carson, ouvrez ! Je suis Jonathan Phelps, je dois vous parler.
Jonathan
Phelps, l’adjoint au maire de Nyork ! Carson ne s’était pas trompé, la
conspiration allait vraiment
très haut dans la hiérarchie de la ville. Il
continua à parler, de plus en plus vite, au journaliste du Nyork Chronicle,
qui curieusement restait
silencieux. Sa transpiration avait repris de plus belle à la pensée qu’il
n’aurait pas le
temps de tout dire avant d’être pris par la bande de fous
furieux qui semblaient s’accumuler derrière la porte.
Soudain
un trait de feu jaillit de la porte avec une gerbe d’étincelles. Merde, ils
avaient aussi apporté
une découpeuse laser ! Il ne lui restait plus que
quelques secondes, et pas moyen de fuir
de cette
casemate qui ne comportait aucune autre ouverture. Finalement,
toutes ses attaches cisaillées par le laser,
la porte blindée s’abattit
lourdement à plat dans le local, à quelques mètres de Carson.
Il vit une rangée
d’hommes sur le seuil, et plein de monde derrière eux.
Des
hommes s’avancèrent vers lui, Jonathan Phelps en tête, impressionnant avec ses
deux mètres et son
gabarit de bûcheron, suivi de gardes armés. Carson, toujours
assis par terre, se raidit à leur approche,
sachant qu’il ne pouvait rien
faire. Il fut étonné par le fait qu’ils ne se précipitaient pas vers lui pour
le maîtriser.
Au contraire ils semblaient avancer avec une certaine bonhomie.
Phelps lui adressa la parole.
-
Vous pouvez
cesser de stresser Carson, l’épreuve est finie !
-
L’épreuve, quelle
épreuve ? fit un Carson complètement désorienté.
-
Relevez-vous mon
vieux. J’ai l’honneur de vous annoncer que vous venez d’entrer dans le conseil
d’administration de la ville de Nyork grâce à vos capacités, et à la manière dont
vous avez triomphé des
épreuves que l’on a concocté spécialement pour vous.
Tout
en l’aidant à se relever, Phelps saisit le bras de Carson et le tourna
légèrement vers lui pour regarder
le minicom à son poignet, sur lequel se
trouvait toujours le visage silencieux du journaliste du Nyork Chronicle.
Phelps s’adressa à lui:
-
Hello Marvin,
comment va ?
-
Ca va très bien
Jonathan, j’espère que j’ai bien joué mon rôle ? répondit le visage dans
le minicom.
Carson,
encore persuadé d’être le jouet d’une conspiration, s’arracha à la prise de
Phelps et le regarda
dans les yeux avec fureur.
-
C’est encore un
de votre bande, j’imagine, vous m’avez encore possédé.
-
Il fait bien
partie de notre bande, comme vous dites, mais pas dans le sens que vous croyez.
Vous
pensiez parler à un journaliste pour vider votre sac ? Vous aviez en
fait affaire à Marvin Leroy, un autre
administrateur de Nyork. Nous lui avons
fait jouer ce rôle car il n’est pas connu du public, et ainsi vous
ne risquiez
pas de le reconnaître. Vous auriez appelé n’importe quel journal, vous seriez
quand même
tombé sur lui ! On a détourné tout le flux de communication de
votre minicom vers un central spécial
pour pouvoir intercepter vos
communications le cas échéant.
-
Alors je suis
foutu, c’est ça ?
-
Vous n’êtes pas
foutu. Vous avez encore du mal à le croire, mais vous êtes désormais un
administrateur
de cette cité, et nous espérons tous que vous ferez un boulot du
tonnerre ici. Ca fait un moment que nous
suivons votre carrière, Carson, et
nous pensons sérieusement que vous êtes un très bon élément.
-
Et vous allez me
dire que la conspiration de Washton, la bombe, les poursuites en pulso, ce
n’est que
le jouet de mon imagination?
-
Nous avons en
Washton un sérieux rival dans cette partie du monde, c’est vrai, mais nous
entretenons
d’excellentes relations avec ses administrateurs, je puis vous
l’assurer. Quand à la conspiration, c’est une
invention de Kingcannon, notre
maire, qui est d’ailleurs en ce moment même en visite à Washton et qui doit
pisser de rire à la pensée des dégâts que vous avez provoqué à cause de lui. La
« conversation » que vous
avez eu ici-même avec Jackson, un autre
administrateur soit dit en passant, avait été montée de toutes pièces.
Pauvre
Jackson, il est à l’hôpital, vous l’avez bien amoché. Enfin, il sera plus que
bien rétribué pour sa
contribution. Vous savez, il vous aurait tout raconté
même si vous l’aviez menacé d’une simple gifle.
-
Et la
bombe ?
-
Absolument
inoffensive, un tas de ferraille, tout ce que vous risquiez c’était de vous
blesser en
en faisant tomber un morceau sur votre pied. Pour faire plus vrai,
nous l’avons fait réaliser par un atelier
de mécanique de Washton, pour que ne
puissiez pas reconnaître une fabrication typique de Nyork.
Effrayant non, quand
on y pense, c’aurait pu être une vraie ? Non, je rigole !
Phelps
donna une claque dans le dos de Carson. Les gardes s’étaient éloignés et
tâchaient de disperser
la foule dehors.
-
Votre copain Mc
Clure a fait un foin d’enfer pour nous empêcher de passer. C’est rudement bien
d’avoir un ami pareil.
Phelps
entraîna un Carson abasourdi vers la porte en lui posant un bras amical sur
l’épaule.
-
Vous ne le savez
pas, mais tous les administrateurs des grandes villes passent ce genre
d’épreuve
maintenant. J’ai été un des premiers à la passer quand la mode a été instaurée. Moi on
m’avait inventé
une épidémie bien sale et bien dangereuse, répandue par des
terroristes terribles. J’ai bien cru ne pas
pouvoir m’en sortir.
Carson
reprenait lentement ses esprits et commençait à assimiler ce que lui disait
Phelps.
-
Alors comme ça je
suis administrateur ?
-
Oui, de classe A,
avec tous les avantages liés à votre rang : super appartement de
standing,
Tripulso de luxe, chauffeur,
salaire en conséquence, etc.
Carson
se redressa, il commençait à y croire.
-
Et les dégâts que
j’ai causé ?
-
A la charge de la
municipalité, il faut admettre que vous n’y êtes pas allé de main-morte, mais
vous
n’avez pas battu le record, loin de
là ! A titre de comparaison, le maire Kingcannon avait, lui, complètement
détruit un pont et un immeuble.
-
Bon sang, j’ai du
mal à admettre tout ça
-
Ca viendra, et
pour vous remettre, je vous invite au meilleur bar de la ville avec budget
boisson illimité!
-
Ne promettez pas
trop vite, attendez de me voir accoudé au bar, et on verra si le budget de la
ville
suffit à étancher ma soif.
Ils
sortirent tous les deux dans le sinistre corridor du troisième sous-sol, bras
dessus-bras dessous
comme deux vieux poivrots en bordée.
Fergas